Colson Whitehead nous raconte l’histoire américaine vue d’un train fantôme

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Couronné par le Pulitzer et le National Book Award, Colson Whitehead explore les rouages du racisme aux États-Unis, mêlant allégorie, réalisme, politique et philosophie.

Underground Railroad,
de Colson Whitehead,
Ed. Albin Michel (Collection Terres d’Amérique)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin,  402 p., 22,90 €

Portée par Cora, une émouvante et courageuse jeune esclave, l’histoire débute en Géorgie, dans une plantation de coton quelques années avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère, qui s’est enfuie quelques années plus tôt, la jeune fille survit confrontée quotidiennement à la cruauté et à la brutalité de ses « maîtres ».

On ne sait pas vraiment son âge : « Seize ou dix-sept ans. C’était l’âge que se donnait Cora. Un an depuis que Connelly lui avait ordonné de prendre époux. Deux ans que Pot et ses amis l’avaient fait mûrir de force. » Caesar, esclave dans la même plantation, lui propose de fuir avec lui : elle refuse puis se laisse convaincre.

Les premières pages, superbement écrites, reviennent judicieusement sur l’effroyable histoire de la grand-mère de Cora arrachée à sa terre africaine natale. On assiste à son arrivée en Amérique du Nord où elle passe entre les mains d’une multitude de propriétaires qui, les uns après les autres, impriment sur sa chair leur marque au fer rouge…

Une entrée en matière nécessaire sur les origines de ce mal qui empoisonne l’Amérique et dont les Indiens ont été les premières victimes comme le rappelle régulièrement l’auteur.

Le roman plonge ensuite dans une autre dimension, mêlant romanesque, fantastique, politique et philosophie, lorsque Cora et Caesar décident de fuir à bord de l’underground railroad (chemin de fer clandestin). Un vaste réseau mythique, à qui l’auteur donne corps en le présentant métaphoriquement comme un réseau ferré souterrain, avec des chefs de gare, des trains.

Dans la réalité, ce réseau formait un ensemble de routes secrètes à travers l’Est du pays avec des moyens de transport, des lieux d’accueil et d’assistance gérés et organisés par des abolitionnistes.

Pour Cora et Caesar débute alors une longue fuite par étapes quasi initiatiques vers les États du Nord et une hypothétique liberté avec un redoutable chasseur de primes et son équipe aux trousses… Une errance éprouvante, pavée de nombreux morts et de souffrance à travers différents États. Les moments de répit seront rares, les illusions particulièrement cruelles et l’Amérique abolitionniste pas toujours aussi exemplaire que l’on aimerait le croire.

Les personnages sont profonds, magnifiques, émouvants. Ils sont également terrifiants, comme ce chasseur de prime blanc sûr de sa mission, ou encore son acolyte au collier d’oreilles et l’énigmatique Homer…

Avec une narration remarquablement maîtrisée et originale, l’ensemble est une fascinante métaphore de cette histoire constitutive de l’identité américaine qui éclaire son actualité récente marquée notamment par l’élection de Donald Trump, les manifestations de l’extrême droite identitaire à Charlottesville en ­Virginie ou les innombrables bavures policières visant des ­Africains-Américains.

Procrastination quand tu nous tiens

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Oui je sais. Ce n’est pas bien. Il ne faut jamais remettre à demain… Vous connaissez la suite. Moi aussi. Et pourtant, j’ai ce gros défaut. Prenons ce petit billet. Je l’ai commencé il y a trois semaines puis abandonné après avoir regardé sur internet ce que ce défaut traduisait de ma personnalité, avant de le reprendre hier et de le terminer aujourd’hui (au lieu de m’occuper d’un article que je dois rendre !)

IMG_0051Autre exemple : les livres. J’en reçois beaucoup, j’en lis autant que possible. Souvent, ils finissent dans une pile avec la promesse d’y revenir et d’en parler. À force la pile s’agrandit, devient une montagne qui finit par s’écrouler. Je suis pourtant si fier de moi lorsque j’arrive à boucler une critique ou un billet en un seul jet. Mais pour je ne sais quelle raison je finis souvent par mettre de côté ce que je fais en me disant : « laissons reposer j’y reviendrai demain…

Demain… Combien de choses ai-je remises au lendemain depuis que je suis sur cette terre ? Combien de kilos ai-je pris en me disant demain je me mets au sport. Combien de rencontres ou d’occasions ai-je manquées en me disant j’appellerai demain… Et je ne vous parle pas des démarches administratives…

Mais rien n’est jamais vraiment perdu… La preuve : depuis près de trois ans je fais du sport tous les jours (même si, je l’avoue, je m’y mets souvent en fin de journée). Mais surtout car là est l’essentiel, depuis trois ans, je me refuse de rater une occasion de passer du temps avec mes enfants. Non seulement ces derniers grandissent vite et quittent le nid sans crier gare, mais il arrive également qu’ils prennent des décisions aussi mystérieuses que radicales qui vous privent définitivement de leur présence vous laissant seul avec vos regrets…

Pour le reste,  les broutilles quotidiennes,  c’est promis à partir de demain je ferai un effort…

Dans l’intimité d’une petite ville de l’Amérique profonde avec Alan Watt

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Dans ce premier roman, l’auteur canadien Alan Watt nous propose un huis-clos sombre et poignant au coeur d’une petite ville de l’Ouest américain.

Alan Watt

Frontier Hotel,
d’Alan Watt
Traduit de l’anglais (Canada) par Claire Breton, Éd. du Masque, 348 p., 22 €

Alice, la quarantaine approchant, se pose une multitude de questions existentielles. En apparence, elle a tout pour être heureuse. Un mari fortuné, une vie confortable dans un quartier huppé de San Francisco… Mais tout cela ne lui convient plus. À commencer par la relation avec son mari, de 19 ans son aîné, une vedette du rock vieillissante qu’elle ne supporte plus. Treize ans à faire semblant d’aimer quelqu’un, c’est long ! Profitant de son absence, elle décide de le quitter.

N’ayant nulle part où aller, elle décide de retourner chez ses parents dans le nord-ouest des États-Unis, même si elle est consciente que ces derniers feront tout pour qu’elle change d’avis. En cours de route, alors qu’elle tente de réserver une chambre dans un hôtel, ses cartes de crédit sont refusées ; son mari lui a coupé les vivres. Il lui reste à peine de quoi passer une nuit au Frontier Hotel, un établissement miteux de la petite ville de Waiden dans l’Oregon.

À partir de là, elle va devoir se débrouiller seule et se trouver un travail pour se nourrir et se loger. Dans les jours qui suivent, elle croise une multitude de personnages dont Webb Cooley, l’employé taciturne d’une épicerie dont la ville semble se méfier et que certains traitent comme un pestiféré. Très vite, ils se lient d’amitié. Dans ce roman, que l’auteur dit avoir mis plus de quatorze ans à écrire, il est beaucoup question d’amour, de confiance, de foi, de pardon et de secret. C’est poignant, sombre, surprenant, subtilement pesant, remarquablement rythmé par un enchaînement de chapitres courts avec du suspense jusqu’aux dernières lignes.

L’auteur, romancier, peintre, scénariste, essayiste, acteur canadien d’origine écossaise nous invite à entrer dans l’intimité d’une bourgade sauvage de l’Ouest américain où personne n’a de secret pour personne, où ce qui est différent ou étranger est forcément suspect, où les rancœurs sont tenaces. Avec finesse, il évoque toutes sortes de problèmes de société auxquels les habitants sont confrontés et où la situation peut basculer sans crier gare.

Les allers et retours reprennent

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#SNCF MON AMOUR, de Valérie Duclos.
Éd. Michalon. 260 p., 18 €

Les vacances sont terminées. Lundi j’ai fait mon premier aller et retour de la semaine avec plein de beaux souvenirs dans tête…

Quelques jours avant de me relancer, comme pour me motiver, je suppose, j’ai jeté un oeil sur les chroniques de Valérie Duclos avec laquelle je partage un certain nombre de points commun, nous sommes journalistes (elle dirige le service art de vivre de Version Femina!), parents et  surtout usagers intensifs de la SNCF…   Depuis dix ans, elle prend chaque jour  le train à Rouen en direction de Paris Saint-Lazare à 7 h 59.

Dans un savoureux recueil de chroniques #SNCF MON AMOUR, elle raconte ses aventures et autres « épreuves en tout genre qui n’ont pas manqué » : retards, grèves, les incivilités diverses et variées des autres usagers…

Si ses aventures me sont pour beaucoup familières au point d’avoir  l’impression de lire mes propres chroniques (les fautes en moins et le talent en plus), j’en recommande chaudement la lecture.  C’est plein d’anecdotes,  d’humour,  d’autodérision et bien écrit.

La collection de poche, La petite Vermillon réédite du noir de derrière les fagots

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Voilà une initiative qui devrait convaincre ceux qui en douteraient encore que le roman noir est de la littérature au même titre que la blanche… La petite vermillon, la collection de poche des éditions La Table ronde qui publie notamment Antoine Blondin ou encore Robert Louis Stevenson, entreprend de rééditer des  auteurs « classiques » de ce genre trop souvent  sous-estimé.

Le romancier, critique, poète et essayiste Jérôme Leroy, a été chargé de la sélection des  auteurs…. Les quatre premiers titres publiés avec de superbes couvertures illustrées par Stéphane Trapier sont Le sourire contenu, de Serge Quadruppani, (8,50 €)  La nuit myope d’ADG (5,90€) , la Princesse de Crève, de Kââ (8,70 €), et la Langue chienne d’Hervé Prudon (8,70 €), montrent la richesse de ce genre qui ne saurait se limiter au roman policier ou au thriller.

Une première salve de noir très noir mais plein d’humour, d’anti-héros, de causticité et de mauvais esprit…

 

 

Carl Nixon explore les tensions communautaires dans la Nouvelle-Zélande d’aujourd’hui

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Sous la terre des Maoris,
de Carl Nixon, Éd. l’aube noire.
Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande)
par Benoîte Dauvergne. 328 p., 22 €

Quelques jours après son suicide, les Saxton, terrassés par la douleur et les questions sans réponses, souhaitent enterrer leur fils adoptif, Mark, 19 ans, dans le cimetière familial proche de la ferme où il a grandi. Son père biologique, un chef maori qui jusqu’à présent ne s’est pas manifesté, débarque et exige que son fils soit inhumé dans sa communauté d’origine comme le veut la tradition.

Devant le refus catégorique des Saxton, il subtilise le corps avec des membres de son clan. Sachant que ses chances d’obtenir l’aide des autorités est mince, Box Saxton, un maçon, se lance dans une expédition désespérée pour récupérer son fils adoptif et le ramener à la maison.

Ce premier roman poignant, explore, avec finesse et intelligence, les rapports extrêmement tendus avec la communauté autochtone de Nouvelle Zélande et l’incapacité à communiquer. Alors qu’il serait facile de se focaliser sur le chagrin des Saxton, qui ont élevé ce garçon comme le leur, l’auteur arrive à montrer la complexité de la situation, en donnant la parole à tous les acteurs de ce drame, même si, il faut l’avouer l’ensemble nous laisse un peu sur notre faim une fois la dernière page tournée.

L’hymne à la taïga de Victor Remizov

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9782714468949Volia Volnaïa,
de Victor Remizov.
Éd. Belfond.
Traduit du Russe par Luba Jurgenson.
388 p., 21 €

Ce roman, ouvert, je dois l’avouer un peu au hasard, vous embarque dans un monde aussi paumé que rude aux confins de la Sibérie extrême-orientale, sur les rives de la mer d’Okhotsk. Dans cette région russe les hommes survivent grâce à la chasse, à la pêche et en vendant des fourrures.

Mais les temps changent avec toujours plus de règlementations et d’interdictions. Notamment depuis la dissolution de l’Union soviétique. « Avant, écrit l’auteur, la région était sept fois plus peuplée. La vie était alors… plus dure, ou au contraire meilleure, ceux qui savent ce qu’est la belle vie n’ont qu’à trancher, toujours est-il qu’elle était plus simple. Dans les petits bourgs de pêcheurs dont la plupart étaient désignés par des numéros, on attrapait et on salait du saumon et du hareng à profusion, de quoi constituer des réserves pour une vie entière. Il y avait un port avec des bateaux de pêche et d’autres embarcations rouillés, à la peinture écaillée. La coopérative achetait aux chasseurs écureuils, zibelines, loutres, ainsi que de la viande de caribou et d’élan. […] Les salaires étaient versés, les internats, jardins d’enfants et crèches marchaient tant bien que mal, les tuyaux de chauffage cassés finissaient par être réparés, même si c’était avec du retard. […] Les gens tiraient subsistance et chaleur essentiellement de leurs potages, des rivières et de la forêt, aussi croyaient-ils leur avenir assuré.  »

Petit à petit les conditions se sont dégradées : « On cessa de virer les salaires, les entreprises fermèrent les unes après les autres. Les bateaux disparurent du port, les équipes de pêcheurs désertèrent la rive. Ceux qui avaient où aller et qui se sentaient capables de vivre ailleurs partirent. D’autres supportaient tout. Ils avaient beau pester contre les autorités, le lointain pouvoir moscovite… que pouvaient-ils faire ? Les gens proches de la nature – et il n’y avait pas plus proche de la nature que le bourg de Rybatchi – savaient parfaitement que la vie suivait son cours naturel, à l’instar de la grande rivière rebelle au bord de laquelle ils vivaient. On ne pouvait ni l’arrêter ni lui faire rebrousser chemin. Il fallait attendre comme pendant les crues. »

En attendant d’hypothétiques jours meilleurs et pour s’affranchir des règlementations en place, les gens du village se résigneront pendant des années à payer des pots-de-vin aux autorités locales chargées de les faire appliquer. Jusqu’au jour où l’un de leurs chefs décide d’appliquer la loi destinée aussi à protéger des espèces en danger et que l’un des chasseurs refuse de céder et de fuir dans la Taïga déclenchant une chasse à l’homme…

Nous n’en dirons pas plus sur ce roman passionnant sinon qu’il s’inscrit dans la littérature de ce pays, avec des héros viscéralement attachés à la nature sauvage qu’ils habitent et partageant le même goût immodéré de la vodka… On voyage à pied ou à bord de véhicules d’un autre temps à travers l’immensité de la taïga, ces fleuves immenses, ses forêts de mélèzes…

L’auteur nous décrit avec intelligence, finesse et humour, une Russie post-soviétique, entre traditions et modernité, liberté et contrainte, gangrénée par des pratiques mafieuses. Et pour cause, il connait parfaitement cet univers. Pendant des années, il a travaillé en tant que géomètre expert dans la taïga, avant de se tourner vers le journalisme et l’enseignement de la littérature russe. Volia Volnaïa est son premier roman, en cours de traduction dans de nombreux pays. Victor Remizov vit à Moscou avec sa famille et travaille à son deuxième roman.