Confinés : Disparaître avec Mathieu Menegaux

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Disparaître, De Mathieu Menegaux. Grasset. 210 p., 18 €

A Paris, rue des Trois-frère, dans le quartier des Abesses, une toute jeune femme se défenestre. Pour la police, le suicide ne fait pas de doute, l’affaire est classée. A Nice, un homme noyé échoue sur une plage, son corps est impossible à identifier. L’extrémité de ses doigts a été brûlée, et le séjour prolongé dans l’eau ont déformé son visage.

Cette affaire qui de toute évidence « pue » et s’annonce compliquée est confiée au capitaine Grondin, un parisien nouvellement affecté sur la Côte d’Azur.

Si je dois avouer avoir déviné assez vite le dénouement de cette histoire, la lecture de ce roman n’en reste pas moins addictive comme annoncé dans la quatrième de couverture. L’auteur dont les trois derniers romans chez Grasset ont été primés – Je me suis tue, (2015), Un fils parfait (2017), Est-ce ainsi que les hommes jugent ? (2018)- maîtrise bien l’art de la narration. Le style est agréable. Une belle découverte.

Confinés : Et si nous descendions la rivière avec Edward Abbey

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En descendant la rivière, d’Edward Abbey. Gallmeister. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Mailhos. 238 p., 22 euros

Ce livre publié dans sa version originale en 1982 regroupe des essais autobiographiques, politiques et philosophiques écris entre 1978 et 1982. Des textes truffés de références culturelles, littéraires qui vous embarquent à la découverte des grands espaces sauvages américains, la grande cause de cet immense personnage.

Nous sommes des années après la publication de son mythique Désert solitaire (1968) et de ses romans comme : Le gang de la clé à molette (1975), Le feu sur la montagne (1962), Seuls sont les indomptés (1956)…

Edward Abbey (1927-1989) est l’un de mes auteurs américains favoris. Ces textes poétiques, provocateurs, drôles ont cette incroyable capacité à vous tirer de la mélancolie dans laquelle vous pouvez vous trouver en passant par des moments difficiles…

Confinés : et si nous lisions My absolute darling

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En prenant conscience qu’une autre vie est possible, une jeune fille, victime d’un père sociopathe, abusif et incestueux, comprend que tuer ou mourir pourrait être le prix à payer pour son émancipation. Un roman à ne surtout pas manquer !

My Absolute Darling, de Gabriel Tallent Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, Éd. Gallmeister, 456 p., 24,40 €

Depuis la disparition mystérieuse de sa mère, Turtle, 14 ans, vit avec son père dans une cabane déglinguée et isolée au bord du Pacifique, dans le nord de la la Californie. Sa vie sociale se limite au collège où son père ne la laisse jamais aller seule.

Le reste du temps, la gamine passe ses journées à démonter, nettoyer et remonter ses armes, à s’exercer au tir ou à arpenter les forêts et les plages, pieds nus. La nature, luxuriante, splendide, omniprésente, n’a aucun secret pour elle. Elle est capable d’y survivre en tirant parti des moindres ressources disponibles. Avaler un scorpion vivant ne lui fait pas peur.

Des connaissances qu’elle doit à son père, Martin. Adepte du mouvement survivaliste, ce personnage charismatique est persuadé que le monde court à sa perte, qu’une catastrophe écologique majeure est proche. Pour s’y préparer, depuis des années, il entraîne sa fille à la dure, sous le regard perplexe de son propre père qui vit à proximité dans une vieille caravane en ruine.

À 6 ans, il l’initiait au tir. Aujourd’hui, son aisance avec les armes est l’une des rares occasions où son père semble fier d’elle. Pour le reste, ce sociopathe, amateur de philosophie, pervers, manipulateur, abusif et incestueux ne lui fait pas de cadeau, enchaînant non sans un certain talent tortures, vexations, et humiliations en tout genre.

Partagée entre le désir permanent de fuir et d’être un jour digne de l’« amour » qu’il lui porte, elle profite de ses sorties en forêt pour se ressourcer. Jusqu’au jour où elle y croise deux ados qui se sont égarés. Après les avoir observés discrètement, elle va leur proposer de les ramener chez eux.

Une occasion inespérée de découvrir brièvement une vie de famille apaisée. Cette rencontre et la relation naissante avec Jacob, l’un des adolescents, va entamer sa carapace, faire naître le doute au sujet du comportement de son père mais aussi et surtout lui faire comprendre que le prix qu’elle va devoir payer pour accéder à cet autre monde risque d’être élevé.

Autant prévenir, ce huis clos est de bout en bout d’une noirceur absolue, rien ne nous est épargné. L’auteur, dont c’est le premier roman, nous fait vivre par le détail ce que doit endurer cette jeune fille, sans jamais sombrer dans le voyeurisme, la facilité ou la complaisance.

Avec une infinie délicatesse et finesse, il décortique la complexité de leurs rapports. Le résultat est à ce point convaincant qu’on éprouve sans cesse l’envie de plonger au cœur des mots pour prêter main-forte à cette époustouflante et émouvante héroïne.

Confinés : et si nous lisions Dans la forêt ?

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Ce roman époustouflant est l’un de mes grands coups de coeur de l’année dernière. Une histoire où il est également question de confinement…

Dans la forêt, de Jean Hegland, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Josette Chicheportiche, Éd. Gallmeister, 310 p., 9,90 €

L’histoire débute au cœur d’une forêt de Californie, dans un futur proche. Nell, 17 ans, et sa sœur Eva, 18 ans, s’apprêtent à fêter Noël. Une fête qui a cette année une saveur particulière : « Pas de guirlandes, pas de cartes de vœux de grands-tantes et de cousins issus de germains, pas de chants de Noël, raconte Nell. Pas de dinde, ni de pudding, ni de balade jusqu’au pont avec nos parents, ni de Messie. Cette année, Noël n’est rien de plus qu’un carré blanc sur un calendrier presque arrivé à la fin, une tasse de thé en plus, quelques instants d’éclairage à la bougie, et, pour chacune de nous, un unique cadeau. »

Cette année, en effet, l’heure n’est pas vraiment à la fête. Et pour cause, pour d’obscures raisons, à quelques kilomètres de leur chalet, la civilisation s’effondre. Il n’y a plus d’électricité, les magasins ont été pillés, il n’y a plus rien à manger, plus de carburant et partout, les gens meurent de différentes maladies.

Isolées et relativement préservées de ce chaos, Nell et Eva ne savent pas exactement ce qui se passe. Elles continuent à vivre et à rêver à ce que leur vie était et à ce qu’elle sera quand la situation redeviendra normale. En attendant, elles s’adaptent comme elles y ont été entraînées depuis toutes petites par leurs parents aujourd’hui décédés. Leur mère d’un cancer, leur père d’un accident.

Eva continue à danser du matin au soir (désormais sans musique !) afin de pouvoir intégrer une école de danse réputée ; Nell continue à écrire (sans ordinateur) et à dévorer un à un tous les mots de l’encyclopédie pour entrer dans une grande université. Mais petit à petit, alors que les jours passent, qu’elles deviennent adultes, que les rations baissent, que les menaces d’attaques de pillards se font plus pressantes, la survie avec ce que peut leur apporter la forêt devient leur premier souci…

Les mots semblent bien faibles pour dire tout le bien que l’on pense de cette histoire postapocalyptique qui tient la fois de la fable écologique et du récit initiatique et intimiste, tant elle est étonnante, pesante, troublante, remarquablement écrite avec une noirceur ambiante qui tranche avec la beauté des paysages.

Cette auteure, dont ce fut le premier roman (publié il y a une ­vingtaine d’années aux États-Unis !), nous propose ici une inoubliable et parfois dérangeante réflexion sur le sens de la fratrie, le rapport avec la nature quand les biens de consommation viennent à manquer.

Des romans pour sortir du confinement

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Lors de son allocution du 16 mars, à l’occasion de laquelle il annoncait quinze jours deconfinement pour empêcher la propagation du nouveau coronavirus, notre président invitait « ses chers compatriotes » à lire … Cette suggestion est aussi bonne que le ton de ce dernier était terriblement agaçant. Alors voici une petite sélection de romans que j’ai lu et breaucoup apprécié. J’espère qu’ils vous aiderons à passer ce moment. D’autres suivront au cours des jours qui viennent… N’hésitez pas à me laisser des commentaires et des suggestions. Notre président (toujours lui!), n’a-t-il pas également suggéré que nous inventions d’autres formes de partages et de solidarités ? Allez, bonne lecture

Ces montagnes à jamais, de Joe Wilkins. Traduit de l’anglais (États-Unis). Gallmeister, 320 p., 23 €

Au cœur des vastes espaces sauvages du Montana, l’horizon de Wendell Newman, 24 ans, le personnage principal de ce saisissant premier roman, semble bien sombre. Il y a dix ans, après avoir tué un garde-chasse, son père s’est enfui dans les montagnes où il a disparu. Malade depuis des années, sa mère vient de se suicider. Les soins que Wendell a assumés financièrement pour tenter de la sauver l’ont ruiné. L’ancienne vedette de basket du lycée survit, seul dans une vieille caravane, sur ce qui reste des terres ayant appartenu à ses parents, comme ouvrier agricole.

Quand une assistante sociale débarque pour lui confier la garde du fils illégitime de sa cousine, incarcérée pour une affaire de drogue, cela ressemble à une épreuve supplémentaire. Pourtant, touché par l’histoire de Rowdy, gamin de 7 ans mutique et traumatisé, Wendell décide de lui donner la chance qu’il n’a pas eue.

Il va prendre soin de lui, l’emmener partout avec lui, l’inscrire à l’école et l’initier à la vie sauvage. Des liens de plus en plus forts se créent. Des moments émouvants que l’auteur décrit avec une très grande subtilité et une connaissance intime des communautés rurales isolées du Montana. Et pour cause, comme son personnage, Joe Wilkins a grandi dans une ferme locale et, comme lui, a perdu son père très jeune. Une enfance qu’il évoque dans un remarquable récit auto­biographique (The Mountain and the Fathers), qui sera traduit chez Gallmeister en 2021.

Si, grâce à cet embryon de famille, Wendell et Rowdy retrouvent des raisons d’espérer, leur bonheur reste à la merci des relations au sein de leur communauté rurale. Notamment avec Gillian, l’assistante idéaliste du proviseur de l’école où Rowdy vient d’être scolarisé. Persuadée que Wendell abuse de son neveu, elle cherche à le confondre. Un désir d’en découdre alimenté parce qu’elle est la veuve du garde-chasse tué par son père.

Sur le chemin de Wendell, aussi, des fermiers et des chasseurs constitués en milices violentes. Ralliera-t-il ou non leur cause, comme son père dix ans plus tôt, alors que la tension monte dans la région au sujet d’une chasse aux loups ? Ce roman profondément humain aborde une multitude de thèmes et pose autant de questions, sur le rapport à la terre, à la nature (remarquablement évoquée ici et omniprésente), à la politique, à l’histoire et notamment aux mythes fondateurs de ce pays, comme celui des pionniers et cow-boys qui, dans cette région à l’écart du monde, ont décidément la vie dure.

Qui a tué le maire de Paris ? de Philippe Colin-Olivier. Éd. Pierre-Guillaume de Roux, 200 p., 18 €

J.-J. Navalo, l’actuel maire de Paris a « le torse » et le « verbe conquérants ». « Bâti comme un dieu », son teint rappel le « saindoux de qualité supérieure ». Il a « souvent une raquette sous le bras », il embrasse « sur le front les enfants pauvres », « ronronne » avec les retraités, mange tous les mardis avec un migrant, aime les trottinettes et bicyclettes, déteste l’automobile. En résumé, ce personnage a autant de quoi séduire qu’agacer. Cinq citoyens ont même en tête de l’assassiner. Alors quand ce dernier disparaît après avoir passé la nuit avec une admiratrice, ils deviennent les principaux suspects. L’élite de la police enquête. Une réjouissante charge humoristique contre certains politiciens….

Ailleurs sous zéro, de Pierre Pelot. Héloïse d’Ormesson, 160 p., 16 €

Après Debout dans le tonnerre (2017), Braves gens du Purgatoire (2019), l’auteur vosgien nous régale avec 13 nouvelles « trempées à l’encre de la nuit ». « La première de la harde, qui brandit l’étendard du recueil, prévient-il dans le prologue, fut écrite au profond d’une sorte de gouffre. » Ceux qui le suivent depuis des années se doutent qu’il fait pudiquement référence à la mort de son fils et partenaire de vannes. Un départ qui le plongea dans un silence littéraire que l’on craignait définitif. Cette nouvelle « est le cri, monté plus tard, une fois le souffle retrouvé ». Et du souffle il y en a dans ses histoires sombres et magnifiques, écrites avec les tripes et ses mots rares qu’il affectionne tant. Du grand Pelot

Nuits Appalaches, de Chris Offutt. Traduit de l’anglais (États-Unis). par Anatole Pons. Gallmeister, 228 p., 21,40 €

En 1954, Tucker, un jeune soldat démobilisé, revient dans le Kentucky après avoir combattu en Corée. Sur une route des Appalaches, il croise une jeune fille qu’il sauve d’un viol. Dix ans plus tard, ils vivent ensemble, ont cinq enfants. Tucker travaille pour un trafiquant local d’alcool. Lorsque les services sociaux, alertés leurs conditions de vie, menacent de leur enlever les enfants, les réflexes de l’ancien combattant remontent à la surface, et ce dernier compte bien défendre le droit au bonheur de sa famille. prix Mystère de la critique 2020, ce roman subtil et énergique signe le retour très attendu de cet auteur dix ans après son dernier roman…

La meute, de Thomas Bronnec. Les Arènes Equinox, 428 p., 20 €

Un vieux président défait compte bien revenir au pouvoir à l’occasion des prochaines élections présidentielles. Mais face à lui se dresse une jeune femme novice en politique, d’une gauche nettement plus radicale, qui souhaite bousculer ce vieux monde où règnent les mâles dominants, les spécialistes en communication, les réseaux sociaux. C’est en beauté que se termine avec les mêmes protagonistes cette passionnante trilogie de politique-fiction que cet auteur bien informé a débutée avec Les Initiés (Gallimard), où il évoquait l’influence des hauts fonctionnaires de Bercy et la collusion entre intérêts privés et publics, et En pays conquis (Gallimard), chronique féroce une campagne présidentielle sur fond d’europhobe et de montée de l’extrême droite.

El Niño de Hollywood, d’Oscar et Juan José Martinez. Traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis. Métailié, 336 p., 22 € (1)

Les premières lignes donnent le ton : « L’idée centrale de ce livre est liée à la question du traitement des déchets. Concrètement, c’est au traitement de ces rébus, que la grosse machinerie actionnée par les États-Unis de l’Amérique du Nord, éjecte à intervalles réguliers, hors de ses frontières. Des déchets balancés au Salvador, un pays qui est une machine à broyer… » Miguel Angel Tobar, un jeune sicario, un assassin à la solde du gang la Mara Salvatrucha 13, est l’un de ces « déchets ». Et c’est son histoire que les frères Martinez, un journaliste d’investigation et un ethnologue, racontent dans ce document saisissant, à la construction originale qui tient du thriller, de l’enquête historique et du récit documentaire.

Ils ont rencontré Miguel Angel Tobar lors d’une enquête sur les chefs de gangs aux États-Unis pour elfaro.net, publication qui se présente comme le premier journal sud-américain en ligne. Il venait de se mettre au service de la police comme informateur, signant son arrêt de mort.

Ils vont l’écouter raconter son histoire, de son enfance au Salvador où, chétif et effrayé, il va se mettre à tuer pour survivre, jusqu’à sa propre exécution. Entre de nombreux allers et retours dans l’histoire complexe et sanglante du Salvador, on découvre un homme d’une sincérité glaçante, sans remords, à la fois naïf et superstitieux… Pourquoi ce dernier a-t-il décidé de raconter sa vie, dans un univers où parler vous condamne à mort ? La question reste en suspens. Les auteurs affirment qu’ils n’a rien demandé en retour.

L’intérêt de ce récit, au-delà du témoignage exceptionnel sur l’univers complexe et protéiforme des gangs, est ce qu’il dit de la manière dont des politiques nationales peuvent bouleverser l’existence d’une multitude de personnes. On y voit comment des jeunes migrants salvadoriens ayant fui la violence dans leur pays ont formé l’une des organisations les plus redoutées en profitant de toutes les situations s’offrant à eux. Infiltrant la police, le monde politique, les autres gangs, au point de devenir un problème majeur pour les autorités américaines. Qui n’ont rien trouvé de mieux pour se débarrasser du problème que de le renvoyer dans son pays d’origine. Une décision aux terribles conséquences, puisque le gang va s’y développer et faire du Salvador l’un des pays les plus meurtriers au monde.

18.3, une année à la PJ, de Pauline Guéna. Denoël, 528 p., 21 €

Une année durant, la romancière et scénariste Pauline Guéna a partagé le quotidien des unités de la police judiciaire. Une expérience fascinante qui a démarré, hasard des dates, en novembre 2015, quelques jours après les attentats de Paris. Avec un remarquable sens du détail et une empathie peu commune, l’auteure nous fait assister de jour comme de nuit à des interrogatoires, des perquisitions, des filatures, des planques, des autopsies. Certaines scènes sont dures, glaçantes, à la limite du supportable. L’auteure, à qui rien n’a été épargné de la noirceur humaine, partage dans ce témoignage exceptionnel son expérience des scènes de crime, évoquant justement les états d’âme des policiers, leur humour, leurs souffrances, leurs colères et doutes.

La route 117, de James Anderson. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude, Belfond, 352 p., 21 €

Pour oublier la disparition de sa femme, survenue quelques semaines plus tôt, Ben, chauffeur routier d’un coin perdu de l’Utah, s’accroche à son volant. Malgré la neige et la glace, il multiplie les allers et retours sur la route 117, sillonnant des paysages lunaires, pour livrer toutes sortes de paquets. Un matin, dans une station-service, un étrange colis l’attend : un gamin mutique et son chien, avec un mot lui demandant de s’occuper d’eux. Quelques heures plus tard, on lui confie également un bébé de quatre mois… Ainsi commence cette aventure hypnotique, peuplée de personnages aussi pittoresques qu’attachants, comme dans son précédent roman Desert Home, qui mettait déjà en scène ce même chauffeur routier.

Dry Bones, de Craig Johnson. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Aslanides, Gallmeister, 344 p., 23,20 €

La découverte dans un ranch du Wyoming d’un fossile de T-Rex parfaitement conservé aurait tout d’une excellente nouvelle pour la paléontologie. À ceci près que le corps du propriétaire du site, et potentiel bénéficiaire de la manne financière représentée par cette découverte majeure, le Cheyenne Danny Lone Elk, est repêché à proximité. À charge pour le shérif Walt Longmire, déjà fort occupé par des soucis personnels, de débusquer le ou les meurtriers. Une mission d’autant plus compliquée que cette découverte déchaîne les passions et suscite bien des convoitises. Une intrigue bien ficelée avec, au menu, de l’humour, des personnages attachants et la nature des grands espaces de l’ouest américain.

Paz, De Caryl Ferey. Série noire, 538 p., 22 €

Dans Mapuche, l’auteur nous racontait l’Argentine, dans Condor, le Chili. Avec Paz (la paix en espagnol !), il nous entraîne en Colombie. Un pays en charpie, meurtri par la violence politique, sociale, la corruption, traumatisé par des années de guerre civile avec les Forces armées révolutionnaires (Farc). Ce roman saisissant s’ouvre en pleine élection présidentielle, un processus de paix avec les Farc a été initié mais tout est encore si fragile… On y croise une journaliste d’investigation pleine de charme, des narcos, des tueurs, des gamins des rues, des filles perdues, un père redoutable et deux frères que tout semble opposer. L’un est du côté des Farc, l’autre du pouvoir… Un roman documenté, enivrant, explosif, militant, jamais manichéen.

Des hommes en noir, de Santiago Gamboa. Traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry, Métailié (Noire), 368 p. 21 €

En Colombie, trois véhicules sont attaqués par des hommes lourdement armés. Deux femmes et un homme en noir sont sauvés in extremis pas l’arrivée d’un hélicoptère de combat, et évacués. Un enfant perché dans un arbre assiste à la scène et témoigne. Son histoire remonte jusqu’au procureur de Bogota qui envoie sur place une ancienne journaliste d’investigation. Elle s’y confrontera aux puissantes Églises évangéliques qui ont envahi l’Amérique latine et à la pègre… Une plongée décoiffante dans un pays marqué par de longues années de guerre civile. L’intrigue est musclée, saupoudrée de poésie et d’un humour noir aussi irrésistible que les deux héroïnes.

Coup de vent, de Mark Haskell Smith, traduit de l’anglais (États-Unis) par Julien Guérif, Gallmeister (coll. « Americana »), 260 p., 22 €

Dans les Caraïbes, sur un voilier en détresse en pleine mer, Neal Nathanson, blessé, assoiffé, affamé, se sent glisser vers une mort certaine. Lorsqu’il aperçoit une lumière au loin, il tente désespérément d’attirer l’attention en brûlant des liasses de billets de banque. Le feu gagne son bateau. Il perd connaissance.

Lorsqu’il se réveille, il est attaché au garde-fou d’un voilier. Une jeune femme, seule, se tient au-dessus de lui, déterminée à savoir qui il est et, surtout, ce qu’il fait avec autant d’argent. Il commence à lui expliquer qu’il travaille pour une grande banque d’affaires de Wall Street à New York où il est chargé des recouvrements spéciaux. L’argent dans les sacs, c’est ce qui reste des 17 millions de dollars détournés par un certain Bryan LeBlanc. Un jeune trader que l’on découvre dans le chapitre suivant quelque temps plus tôt, visiblement très remonté contre le monde de la finance.

Ainsi commence le nouveau roman de l’Américain Mark Haskell Smith, qui ne tarde pas à virer au jeu de massacre dans la joie et la bonne humeur comme l’aime cet auteur hédoniste, adepte des contre-cultures. On ne subtilise pas une telle somme d’argent à une banque aussi réputée sans qu’elle réagisse. Il en va de sa réputation. Et de préférence sans faire appel à la police, ce qui risquerait de saper le moral et la confiance des clients. Notre trader indélicat épris de liberté va rapidement avoir toutes sortes de personnages aux basques, comme notamment Neal Nathanson, le fin limier de la compagnie, et Seo-yun sa brillante collègue…

Ce qui rend ce roman particulièrement réjouissant, en dehors de son intrigue tortueuse semée d’embûches et de rebondissements, tient essentiellement à ses personnages, confrontés à des situations qui flirtent avec délectation avec le burlesque et l’absurde. Ainsi de Piet, le détective de toute petite taille, doté d’une incroyable capacité à séduire certaines femmes. Des personnages souvent touchants, à la morale élastique, dépassés par leur vie quotidienne. S’ils ne sont jamais ce qu’ils prétendent ou semblent être, ils ont en commun ce même désir de liberté, d’émancipation.

Dans ce roman plus noir que ses précédents, Mark Haskell Smith décrit remarquablement leurs questionnements. C’est, quoi qu’il en soit, drôle, coloré, mordant, irrévérencieux, rythmé. Une fable éthique passionnante, parfois un tantinet moralisatrice sur ce qui nous pousse à prendre telle ou telle décision et où nous sommes souvent notre plus grand ennemi.

Le Miel du lion, de Matthew Neill Null, Traduit de l’anglais (États‑Unis) par Bruno Boudard, Albin Michel, 420 p., 23 €

Dans le chapitre d’ouverture, nous sommes au tout début de la guerre de Sécession en juillet 1861. Trois fantassins unionistes new-yorkais marchent dans la forêt luxuriante de la chaîne des Allegheny en Virginie-­Occidentale.

Pour tromper la fatigue, l’ennui, la faim qui leur cisaille le ventre, ces fils de spéculateurs et marchands de textiles imaginent ce que cette forêt pourrait leur rapporter. Le bois y est abondant et de qualité, avec tout ce qu’il faut comme rivières et charbon pour alimenter les locomotives à vapeur et les scieries… Trois ans plus tard, ils fondent la Cheat River Paper and Pulp.

Un demi-siècle plus tard, en 1904, la compagnie créée par les trois barons new-yorkais prospère. Des milliers d’hectares ont été rasés, autant attendant de l’être. Le pays a faim de papier et de profits. Les trois hommes, devenus des notables investis dans la politique et les affaires, sont désormais à la tête d’une armée de bûcherons venus de tout le pays, et même de l’étranger, notamment d’Irlande et d’Italie.

De manière expressive, dans un style admirablement traduit, Matthew Neill Null raconte le quotidien de ces forçats du bois. Avec une grande précision, il décrit leur quotidien, leurs conditions et manières de vivre, de travailler, mais aussi leurs rêves et aspirations.

Qu’ils soient débardeurs, scieurs, affûteurs, argousins, pointeurs, poseurs de voies, tronçonneurs ou « ébouteurs aux doigts maculés de résine », ils ont en commun de vivre dans des conditions inhumaines pour enrichir des hommes indifférents à leur sort. La douleur qu’ils partagent est permanente, la violence, la peur et la mort omniprésentes. Pour survivre, ils se regroupent instinctivement par origines et corps de métier.

L’incroyable galerie de personnages proposée par Matthew Neill Null compte Cur, qui pour de mystérieuses raisons a dû fuir sa ferme et sa famille. Avec sa confrérie, les Loups de la forêt, il se retrouve entraîné dans un syndicat clandestin prêt à tout pour défendre l’intérêt des travailleurs. On croisera aussi un pasteur évangélique en froid avec Dieu, un commerçant syrien idéaliste, une veuve slovène amoureuse et militante…

La prose de ce jeune auteur dont c’est le premier roman est d’une incroyable maturité littéraire. Les descriptions lyriques, d’une beauté saisissante, offrent une bouleversante réflexion sur le rapport de l’homme avec la nature.

Confiné

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Vue depuis mon bureau..

Comme des millions d’autres personnes, depuis quelques jours, la vie a pris une étrange tournure… Plus d’allers et retours entre le Grand Est et la capitale, plus de petits dodos place 114 voiture huit, plus de petites aventures, ma vie quotidienne se limite désormais à des séances de télétravail, pounctuées de quelques sorties aussi timides que brèves en zone de guerre (comme l’a dit notre président 6 fois lundi16 mars), pour aller acheter des victuailles…

Mais je ne vais pas me plaindre. J’ai la chance d’être accompagné dans cette étrange aventure par mes quatre enfants… et je vis à la campagne… Mon seul désagrément à l’heure actuelle est de devoir supporter l’odeur pestinentielle du lisier répendu dans les pâtures environnantes par des agriculteurs peu soucieux des désagrements causés par leur pratique…

Mais c’est si peu de chose comparé à ce que d’autres personnes doivent endurer… Je ne parles pas des malades et de ceux qui s’en occupent, ils sont hors catégorie… Je m’adresse à ceux et celles qui sont seuls en ville et même aussi parfois à la campagne. J’espère que mes chroniques, critiques et autres suggestions de lectures contribueront à allèger votre quotidien. En tout ca cela est mon souhait. Hésitez pas à réagir…

Quand Harry raconte Nesbo

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contributor_67001_195x320Rencontre avec la star du thriller scandinave, le Norvégien Jo Nesbo, qui publie un nouveau volet des aventures de son inspecteur Harry Hole, alors que sort le film adapté de son roman « Le Bonhomme de neige ».

Du Norvégien Jo Nesbo, 57 ans, grand, sec, blond, élégant, félin, barbe de trois jours, jeans délavés, baskets, frappe d’emblée l’allure de star du rock ou du foot. On pense à Bono, le chanteur du groupe U2, à Sting ou au footballeur David Beckham… Jo Nesbo est bien une star, mais du polar, avec plus de 30 millions de romans vendus pour la seule série mettant en scène son inspecteur Harry Hole, des traductions dans plus de cinquante langues… Mais il est également guitariste, compositeur et chanteur, membre avec son frère d’un groupe qui enchaîne les tournées en Norvège. Pour ce qui est du football, il fut sacré en 1978 meilleur joueur norvégien, avant qu’une rupture des ligaments du genou ne mette un terme définitif à ses rêves de carrière professionnelle.

Pour quelques jours, la star est à Paris, à l’occasion de la sortie très attendue de son dernier roman, La Soif, où on retrouve pour la onzième fois le célèbre inspecteur Harry Hole (lire ci-dessous). Jo Nesbo, généreux et inspiré, raconte une enfance dans une famille où l’on adorait raconter des histoires, où l’on aimait les livres (sa mère était bibliothécaire, son père en faisait la collection), et ses premiers pas tardifs dans la littérature policière à 37 ans. Il a multiplié les expériences dans des domaines variés : analyste financier, courtier, journaliste économique… Passionné par la Thaïlande, il y passe une partie de l’année et pratique, entre autres sports, assidûment l’escalade, son remède ultime pour déconnecter. « Lorsqu’on grimpe, on ne peut penser qu’à ce que l’on fait. La concentration doit être au maximum, en particulier lorsque l’on est comme moi sujet au vertige. »62888

Une contradiction qu’il partage avec Harry Hole (prononcez « Houlé ! »), né en 1997 avec L’Homme chauve-souris (Folio). À son sujet, il est intarissable. Il lui doit énormément. Dès leur première aventure, le succès a été au rendez-vous. Ce premier épisode a obtenu le Glass Key Award, attribué au meilleur roman policier de l’année. Depuis vingt ans, les états d’âme de cet inspecteur bourru, aux méthodes peu orthodoxes, fascinent autant les lecteurs que son créateur, qui adore pourtant le mener au bout de lui-même.

Selon Jo Nesbo, ce qui le rend passionnant, ce sont ses contradictions. La plus étonnante étant son rapport avec la société et le modèle social scandinaves. « Harry se définit comme un officier de police, défenseur de la démocratie sociale scandinave, mais on le sent souvent très proche des criminels qu’il poursuit. Il totalise certainement plus de victimes que la plupart des tueurs qu’il poursuit. »

Et pour ce qui est des contradictions, la vie personnelle de l’enquêteur n’est pas en reste. En apparence assagi et en paix avec ses démons dans le début de La Soif, il mène avec la personne qu’il aime une vie douillette qui ne lui convient pas. « Harry Hole est-il vraiment équipé pour le bonheur et l’harmonie ? demande Jo Nesbo. Je ne le crois pas. L’alcool reste un problème difficile à gérer. Le titre La Soif fait bien évidemment référence au vampirisme, autrement appelé syndrome de Renfield, dont est atteint le tueur, mais il évoque également les problèmes d’alcoolisme de Harry Hole, sa soif d’amour, de reconnaissance de la part de ses collègues et de ses proches. »

À la question fatidique sur la part de vécu présente dans son personnage, Jo Nesbo répond : « Il y a beaucoup de moi dans Harry Hole. Même si ce n’est pas ce que je voulais au départ. Nous passons tellement de temps ensemble qu’on finit par se ressembler. Lorsqu’on est en tournée à l’étranger et qu’on se retrouve à parler d’un livre que l’on a écrit cinq ans plus tôt, c’est là qu’on se rend compte que ce que Harry endure ou vit est souvent en lien avec ce qu’on vivait au même moment. »

 

Harry Hole saison onze

La Soif
de Jo Nesbo
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier
Série Noire, 606 p., 21 €

Une jeune femme est assassinée dans son appartement d’Oslo en Norvège. Un meurtre peu ordinaire. La victime présente d’étranges marques de morsures à la gorge causées par des dents métalliques. Elle a perdu beaucoup de sang. Quelques jours plus tard, une seconde victime est découverte avec la même mise en scène macabre. Un prédateur assoiffé de sang humain rode en ville. Pour la hiérarchie de la police d’Oslo, seul l’ex-inspecteur Harry Hole sera capable d’élucider cette étrange affaire de « vampirisme » avant que les victimes ne se multiplient et que la panique ne gagne la population.
Mais ce dernier, aujourd’hui enseignant à l’École supérieure de police, coule des jours paisibles avec son épouse. Le vieux flic bourru, intuitif, désabusé, alcoolique et accro à la nicotine que l’on connaît lit désormais les pages culture dans la presse et semble avoir fait la paix avec ses vieux démons. C’est dire s’il hésite à s’occuper de cette affaire qui risque de le faire basculer dans un monde qu’il ne connaît que trop bien. Toutefois, lorsqu’il se rend compte que ces meurtres sont liés à la seule enquête de sa carrière non résolue, son choix est vite fait.

Après quelques piétinements liés à la mise en place de l’intrigue, le rythme s’accélère furieusement, avec des rebondissements à la pelle. On retrouve, ou découvre, l’univers brutal de l’auteur, les bas-fonds d’Oslo, la ville où Jo Nesbo et né et qu’il connaît intimement, ces personnages d’une complexité réjouissante et un Harry Hole plus que jamais au bord du gouffre.