Missoula, Montana, terre d’écrivains

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Grands espaces du Montana (Photo Emmanuel Romer)


Columbia, Harvard, Stanford, Cornell, les universités les plus prestigieuses d’Amérique du Nord proposent des ateliers d’écriture créative. Le pays en compterait plus de 200. Celui de Missoula dans le Montana est l’un des plus anciens et pittoresques des États-Unis.

Reportage réalisé pour La Croix  cet été…

p1000722«Welcome to Missoula » (prononcer Mizoula !), la deuxième ville la plus importante du Montana avec 70 000 habitants, dont 15 000 étudiants. Nichée au cœur des montagnes Bitterroot, elle est célèbre dans tout le pays pour son équipe de football américain, ses rivières à truites et son université, plus gros employeur de la région depuis que le commerce du bois ne fait plus recette.
C’est toutefois son incroyable aventure littéraire qui lui a permis de se tailler une réputation internationale. Elle prend sa source dans des ateliers dits d’écriture créative.

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Kevin Canty (Photo ER)

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Missoula

Certaines des plus grandes plumes de la littérature nord-américaine y sont passées, comme enseignants ou comme élèves : Wallace Stegner (La Montagne en sucre), Norman Maclean (La Rivière du sixième jour), Dorothy Johnson (Contrée indienne), James Crumley (Fausse piste), James Welch (L’Hiver dans le sang)… Une anthologie de plus de 1 200 pages, The Last Best Place, recensait en 1990 plus de 150 auteurs.

Ce soir de juillet, son auteur, William Kittredge, alias Bill, est attablé au Depot, l’un des bars historiques de Missoula, avec l’écrivain Debra Magpie Earling (Louise, Albin Michel) et son compagnon l’écrivain Robert Stubblefield. Ils fêtent la nomination de cette dernière comme directrice des ateliers d’écriture créative, pour trois ans.

Pete Fromm (Photo ER)

Pete Fromm (Photo ER)

La fête est sobre. Entre les restrictions budgétaires imposées à l’université par une direction qui, selon Debra, « privilégie les filières qui mènent à des emplois », les perspectives électorales avec la montée de Donald Trump et la mauvaise publicité causée par Missoula, un livre enquête de Jon Krakauer ( L’auteur d’Into the Wild, Presses de la cité), sur la culture du viol dans les universités, les prochaines années s’annoncent difficiles.

Pour le moral, rien de tel que d’évoquer le bon vieux temps. Bill, 84 ans, a connu les années les plus folles de ce programme, fondé en 1920 par Harold Guy Merriam. « C’est l’un des plus anciens du pays, raconte-t-il. J’ai commencé à y enseigner en 1969, cinq ans après l’arrivée du poète Richard Hugo qui va les faire décoller et lancer la légende. Nous avons travaillé ensemble jusqu’à sa mort en 1982. »

De grandes années au cours desquelles Missoula était l’endroit où il fallait se trouver. Des étudiants des meilleures universités et des personnalités s’y bousculaient. Une histoire riche en péripéties et anecdotes. En 1972, Raymond Carver, venu pêcher et faire la fête avec Bill, est tombé amoureux de cette ville, et accessoirement de la directrice des publications de l’université. Le romancier Richard Ford y a vécu quatre années très productives.

Kim Zupan (Photo ER)

Kim Zupan (Photo ER)

Si la plupart des représentants de cette génération, « rebelle, libre et sauvage », ne sont plus de ce monde, si les bars où ils faisaient la fête sont devenus des lieux de pèlerinage, l’essaim se renouvelle sans cesse avec de nouvelles plumes talentueuses, passionnées, innovantes comme celles de Pete Fromm (Le Nom des étoiles), Kevin Canty (Toutes les choses de la vie), ou Kim Zupan (Les Arpenteurs)… Selon ce dernier, la ville afficherait toujours l’une des plus fortes concentrations d’écrivains au mètre carré des États-Unis : « À Missoula, si vous lancez un caillou en l’air, il y a des chances qu’il retombe sur un écrivain en devenir ou confirmé. C’est ici que j’ai rencontré ma femme et elle est écrivain… »

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Lois Welch

Lois Welch, l’épouse du regretté James Welch, l’un des premiers élèves de Richard Hugo, le confirme. À la retraite depuis treize ans, cette spécialiste de Ionesco et de Tardieu, directrice du programme pendant huit ans dans les années 1980, affirme pouvoir encore aujourd’hui rassembler une vingtaine d’écrivains autour d’une même table en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Selon cette dernière, Missoula demeure un sanctuaire propice à l’écriture même, si l’ouest et la vie sauvage ne sont plus les thématiques dominantes et que les femmes écrivains sont aussi nombreuses que les hommes : « Il y a de l’espace à volonté, des paysages, un isolement salutaire, le coût de la vie reste raisonnable, une communauté qui les soutient et les encourage de toutes les manières possibles avec un festival, des librairies, des rencontres… »

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Judy Blunt (Photo ER)

« Qui n’aimerait pas vivre ici ? » demande Judy Blunt, assise dans son jardin, sous un porche qu’elle a construit de ses propres mains. Les pieds dans une bassine d’eau, la directrice des ateliers d’écriture, pour tout ce qui est poésie et non fiction, promène un regard songeur sur les montagnes. « Encore faut-il vivre. La ville, l’université, les entreprises et les commerces emploient de nombreux écrivains, mais les perspectives sont limitées. » Ayant élevé seule trois enfants, après avoir quitté le ranch isolé où elle était née et où elle avait été mariée très jeune (une aventure qu’elle raconte dans un livre poignant, Breaking Clean), elle en sait quelque chose.

Avant d’enseigner à l’université, elle a exercé toutes sortes de métiers. Notamment dans le bâtiment comme Kim Zupan, l’ancien champion de rodéo, devenu charpentier, puis formateur en menuiserie, ou encore comme Niel McMahon, également charpentier le jour et écrivain la nuit. « Nous avons travaillé ensemble pendant des années, sourit Judy Blunt. Lors de nos pauses, nous parlions littérature quand les autres parlaient bagnoles et nanas… »

Une atmosphère et un état d’esprit qui séduit et attire toujours ceux et celles, nombreux, qui aspirent à écrire « alors que de moins en moins de gens lisent », sourit Lois Welch. Les Crumley, Harrison, Welch seront difficilement remplaçables, de l’avis de tous, mais les candidats sont nombreux et motivés. « Il vaut mieux l’être, le programme coûte cher, entre 6 000 et 18 000 dollars (de 5 400 à 16 200 €, NDLR) pour deux ans et cela ne comprend ni la nourriture ni le logement », explique Judy Blunt.

Elle admire ces candidats qui, souvent, financent eux-mêmes ce programme sans qu’il ne leur garantisse rien à la sortie, parfaitement conscients qu’ils devront en moyenne attendre une dizaine d’années avant de publier.

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Calan Wink (Photo DR)

« Ces ateliers vous offrent la possibilité pendant deux ans de vivre la vie d’un écrivain, explique Calan Wink, 30 ans, natif du Montana et auteur prometteur de nouvelles saluées par la critique. Il a suivi un programme semblable dans le Wyoming. « Pendant deux ans, poursuit-il, j’ai pu me concentrer sur l’écriture, la lecture, et rencontrer d’autres écrivains, c’est un luxe inestimable. »

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Robert Reid (Photo DR)

Même son de cloche pour Robert Sims Reid, policier le jour à Missoula, auteur de polars la nuit. Les ateliers de Missoula auxquels il a assisté, de 1975 à 1977, lui ont donné la possibilité de se confronter au regard d’écrivains chevronnés. « J’y ai appris non pas tant à écrire qu’à travailler, de manière disciplinée, à me confronter à la page blanche et à la critique. » Comme le disait un jour l’écrivain Thomas McGuane à Lois Welch, « avoir des idées, du talent et de l’inspiration, c’est formidable, mais seules comptent les heures passées en selle… » Autrement dit à travailler…

Kevin Canty, ancien directeur du programme qui prépare la sortie de son prochain roman, prévient qu’il ne faut pas s’attendre à avoir une révélation pendant ces deux ans de formation. « On y apprend essentiellement une multitude de petites astuces pour trouver un rythme, créer la surprise, susciter l’envie et trouver sa voix. Mais ce qui fonctionne pour l’un ne va pas forcément fonctionner pour l’autre. Écrire est complexe. Il n’y a pas de recette miracle. »

 

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