Missoula, Montana, terre d’écrivains

Poster un commentaire Par défaut
img_0373

Grands espaces du Montana (Photo Emmanuel Romer)


Columbia, Harvard, Stanford, Cornell, les universités les plus prestigieuses d’Amérique du Nord proposent des ateliers d’écriture créative. Le pays en compterait plus de 200. Celui de Missoula dans le Montana est l’un des plus anciens et pittoresques des États-Unis.

Reportage réalisé pour La Croix  cet été…

p1000722«Welcome to Missoula » (prononcer Mizoula !), la deuxième ville la plus importante du Montana avec 70 000 habitants, dont 15 000 étudiants. Nichée au cœur des montagnes Bitterroot, elle est célèbre dans tout le pays pour son équipe de football américain, ses rivières à truites et son université, plus gros employeur de la région depuis que le commerce du bois ne fait plus recette.
C’est toutefois son incroyable aventure littéraire qui lui a permis de se tailler une réputation internationale. Elle prend sa source dans des ateliers dits d’écriture créative.

p1000329

Kevin Canty (Photo ER)

p1000292

Missoula

Certaines des plus grandes plumes de la littérature nord-américaine y sont passées, comme enseignants ou comme élèves : Wallace Stegner (La Montagne en sucre), Norman Maclean (La Rivière du sixième jour), Dorothy Johnson (Contrée indienne), James Crumley (Fausse piste), James Welch (L’Hiver dans le sang)… Une anthologie de plus de 1 200 pages, The Last Best Place, recensait en 1990 plus de 150 auteurs.

Ce soir de juillet, son auteur, William Kittredge, alias Bill, est attablé au Depot, l’un des bars historiques de Missoula, avec l’écrivain Debra Magpie Earling (Louise, Albin Michel) et son compagnon l’écrivain Robert Stubblefield. Ils fêtent la nomination de cette dernière comme directrice des ateliers d’écriture créative, pour trois ans.

Pete Fromm (Photo ER)

Pete Fromm (Photo ER)

La fête est sobre. Entre les restrictions budgétaires imposées à l’université par une direction qui, selon Debra, « privilégie les filières qui mènent à des emplois », les perspectives électorales avec la montée de Donald Trump et la mauvaise publicité causée par Missoula, un livre enquête de Jon Krakauer ( L’auteur d’Into the Wild, Presses de la cité), sur la culture du viol dans les universités, les prochaines années s’annoncent difficiles.

Pour le moral, rien de tel que d’évoquer le bon vieux temps. Bill, 84 ans, a connu les années les plus folles de ce programme, fondé en 1920 par Harold Guy Merriam. « C’est l’un des plus anciens du pays, raconte-t-il. J’ai commencé à y enseigner en 1969, cinq ans après l’arrivée du poète Richard Hugo qui va les faire décoller et lancer la légende. Nous avons travaillé ensemble jusqu’à sa mort en 1982. »

De grandes années au cours desquelles Missoula était l’endroit où il fallait se trouver. Des étudiants des meilleures universités et des personnalités s’y bousculaient. Une histoire riche en péripéties et anecdotes. En 1972, Raymond Carver, venu pêcher et faire la fête avec Bill, est tombé amoureux de cette ville, et accessoirement de la directrice des publications de l’université. Le romancier Richard Ford y a vécu quatre années très productives.

Kim Zupan (Photo ER)

Kim Zupan (Photo ER)

Si la plupart des représentants de cette génération, « rebelle, libre et sauvage », ne sont plus de ce monde, si les bars où ils faisaient la fête sont devenus des lieux de pèlerinage, l’essaim se renouvelle sans cesse avec de nouvelles plumes talentueuses, passionnées, innovantes comme celles de Pete Fromm (Le Nom des étoiles), Kevin Canty (Toutes les choses de la vie), ou Kim Zupan (Les Arpenteurs)… Selon ce dernier, la ville afficherait toujours l’une des plus fortes concentrations d’écrivains au mètre carré des États-Unis : « À Missoula, si vous lancez un caillou en l’air, il y a des chances qu’il retombe sur un écrivain en devenir ou confirmé. C’est ici que j’ai rencontré ma femme et elle est écrivain… »

lois-welsh

Lois Welch

Lois Welch, l’épouse du regretté James Welch, l’un des premiers élèves de Richard Hugo, le confirme. À la retraite depuis treize ans, cette spécialiste de Ionesco et de Tardieu, directrice du programme pendant huit ans dans les années 1980, affirme pouvoir encore aujourd’hui rassembler une vingtaine d’écrivains autour d’une même table en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Selon cette dernière, Missoula demeure un sanctuaire propice à l’écriture même, si l’ouest et la vie sauvage ne sont plus les thématiques dominantes et que les femmes écrivains sont aussi nombreuses que les hommes : « Il y a de l’espace à volonté, des paysages, un isolement salutaire, le coût de la vie reste raisonnable, une communauté qui les soutient et les encourage de toutes les manières possibles avec un festival, des librairies, des rencontres… »

p1000225

Judy Blunt (Photo ER)

« Qui n’aimerait pas vivre ici ? » demande Judy Blunt, assise dans son jardin, sous un porche qu’elle a construit de ses propres mains. Les pieds dans une bassine d’eau, la directrice des ateliers d’écriture, pour tout ce qui est poésie et non fiction, promène un regard songeur sur les montagnes. « Encore faut-il vivre. La ville, l’université, les entreprises et les commerces emploient de nombreux écrivains, mais les perspectives sont limitées. » Ayant élevé seule trois enfants, après avoir quitté le ranch isolé où elle était née et où elle avait été mariée très jeune (une aventure qu’elle raconte dans un livre poignant, Breaking Clean), elle en sait quelque chose.

Avant d’enseigner à l’université, elle a exercé toutes sortes de métiers. Notamment dans le bâtiment comme Kim Zupan, l’ancien champion de rodéo, devenu charpentier, puis formateur en menuiserie, ou encore comme Niel McMahon, également charpentier le jour et écrivain la nuit. « Nous avons travaillé ensemble pendant des années, sourit Judy Blunt. Lors de nos pauses, nous parlions littérature quand les autres parlaient bagnoles et nanas… »

Une atmosphère et un état d’esprit qui séduit et attire toujours ceux et celles, nombreux, qui aspirent à écrire « alors que de moins en moins de gens lisent », sourit Lois Welch. Les Crumley, Harrison, Welch seront difficilement remplaçables, de l’avis de tous, mais les candidats sont nombreux et motivés. « Il vaut mieux l’être, le programme coûte cher, entre 6 000 et 18 000 dollars (de 5 400 à 16 200 €, NDLR) pour deux ans et cela ne comprend ni la nourriture ni le logement », explique Judy Blunt.

Elle admire ces candidats qui, souvent, financent eux-mêmes ce programme sans qu’il ne leur garantisse rien à la sortie, parfaitement conscients qu’ils devront en moyenne attendre une dizaine d’années avant de publier.

dsc_2215

Calan Wink (Photo DR)

« Ces ateliers vous offrent la possibilité pendant deux ans de vivre la vie d’un écrivain, explique Calan Wink, 30 ans, natif du Montana et auteur prometteur de nouvelles saluées par la critique. Il a suivi un programme semblable dans le Wyoming. « Pendant deux ans, poursuit-il, j’ai pu me concentrer sur l’écriture, la lecture, et rencontrer d’autres écrivains, c’est un luxe inestimable. »

my-web-photo

Robert Reid (Photo DR)

Même son de cloche pour Robert Sims Reid, policier le jour à Missoula, auteur de polars la nuit. Les ateliers de Missoula auxquels il a assisté, de 1975 à 1977, lui ont donné la possibilité de se confronter au regard d’écrivains chevronnés. « J’y ai appris non pas tant à écrire qu’à travailler, de manière disciplinée, à me confronter à la page blanche et à la critique. » Comme le disait un jour l’écrivain Thomas McGuane à Lois Welch, « avoir des idées, du talent et de l’inspiration, c’est formidable, mais seules comptent les heures passées en selle… » Autrement dit à travailler…

Kevin Canty, ancien directeur du programme qui prépare la sortie de son prochain roman, prévient qu’il ne faut pas s’attendre à avoir une révélation pendant ces deux ans de formation. « On y apprend essentiellement une multitude de petites astuces pour trouver un rythme, créer la surprise, susciter l’envie et trouver sa voix. Mais ce qui fonctionne pour l’un ne va pas forcément fonctionner pour l’autre. Écrire est complexe. Il n’y a pas de recette miracle. »

 

Laird Hunt, Grand prix de littérature américaine pour « Neverhome » | Pages noires

Poster un commentaire Par défaut

CVT_Neverhome_4223Lauréat du tout nouveau Grand prix de littérature américaine (créé cette année), Laird Hunt, rend avec Neverhome, son cinquième roman publié en France,  un vibrant hommage aux femmes confrontées à la violence des hommes et du monde. A lire

NEVERHOME, de Laird Hunt. Éd. Actes Sud. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne-Laure Tissut. 262 p., 22 €

Source : Laird Hunt, Grand prix de littérature américaine pour « Neverhome » | Pages noires

Une anthologie décapante de la littérature féminine américaine

Poster un commentaire Par défaut


9782363740625_1_75Ladyland, anthologie de la littérature féminine américaine.

13e Note Édition. 494 p., 24, 95 €

13 E Note : J’adore cette collection. Le titre, le graphisme, le format, l’odeur et les sujets traités. Des sujets, comment dire, jamais très évidents à aborder, avec beaucoup d’auteurs et personnages borderline, « déjantés », paumés, à la marge…

Je trouve cette collection courageuse à une époque ou les lecteurs se font de plus en plus rares. Ladyland est un exemple parfait pour illustrer mon propos. Il s’agit d’une anthologie de la littérature féminine.

Persuadé qu’en tant qu’homme j’allais en prendre pour mon grade, mon premier réflexe a été de me dire que ce n’était pas pour moi. Mais intrigué, curieux, j’ai commencé à le feuilleter. M’arrêtant ici ou là, sur un titre de nouvelle comme celui de Lisa Carver : La drogue c’est cool ; Les joies de la maternité, de Lydia Lunch ; Camping à Amsterdam de Tamara Madison ; Pour l’amour des Who, de Mende Smith…

Accroché par les trombines et les bios très courtes de ces auteures, les premières phrases de leurs nouvelles, je me suis laissé embarquer pour un voyage réaliste, intenses et anticonformistes. Ladyland est un recueil de nouvelles, de poésie, d’anecdotes personnelles avec en bonus un petit historique sur le féminisme américain et français.

Autant prévenir, les auteures présentées ne font pas dans la dentelle : il y est beaucoup question de prostitution, striptease, drogue, homosexualité, guerre des sexes, amour et mort… C’est souvent cru, glauque, provoquant… mais très souvent remarquablement écrit et bouleversant de réalisme.

 

Alceste à pied au Texas, chronique sur rails

Poster un commentaire Par défaut

Avec ce livre tendre et drôle, que j’ai  chroniqué cette semaine dans La Croix,  l’auteur clôt en beauté une trilogie entamée en 1966 avec «La Dernière Séance», et «Texasville» en 1987.  (1)  La lecture de ce petit bijou dans la train m’a procuré un grand moment de bonheur pendant lequel j’ai oublié tout ce qui m’entourait.

McMurtry-CeriseDUANE EST DÉPRESSIF 
de Larry McMurtry 
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Aslanides  
Éditions Sonatine, 610 p., 22,30 €

Les décisions que nous prenons sont rarement sans conséquences. C’est la surprise que Duane Moore, un Texan de 62 ans, réserve à sa famille lorsqu’il décide, un jour, sans crier gare, de bouleverser son mode de vie en abandonnant son pick-up pour désormais se déplacer exclusivement à pied : «Lorsqu’il était à l’intérieur, il n’avait de cesse de se demander ce qu’il avait fait de sa foutue vie, et cette question désormais le hantait. Il avait fini par se rendre compte de façon insidieuse, comme une fuite de gaz infiltrée dans sa conscience, que la plupart de ses souvenirs, de son premier flirt jusqu’à cet après-midi d’hiver, au seuil de sa vieillesse, étaient reliées à cet engin.»

Conséquences d’une décision

Se doute-t-il des conséquences d’une telle décision ? C’est le cadet de ses soucis. Voilà des années qu’il fait ce qu’on attend de lui sans sourciller et que les autres, en particulier ses proches, lui imposent quotidiennement leurs problèmes. Désormais Duane n’aspire plus qu’à une chose : se débarrasser du superflu et vivre.

Pour ce faire, il quitte le foyer familial et s’installe dans une cabane sans confort, avec un chien dont il apprécie la présence «car il n’a aucune exigence» : «Ce n’était pas qu’il était temps de changer, c’était tout simplement qu’il avait changé. (…) Il n’était pas devenu un homme différent, mais lorsqu’il était sorti de sa maison, il s’était aussitôt trouvé dans une vie différente.»

Personne ne comprend son attitude

Autour de lui, personne ne comprend son attitude. Son comportement intrigue les habitants de Thalia, bourgade rurale, puritaine, perdue au cœur des champs pétrolifères texans. D’autant plus quand on sait que le pick-up dans cette région est l’un des premiers biens que l’on acquiert dans la vie et que personne ne marche à moins d’y être forcé.

Lorsqu’il cède la direction de son entreprise à son fils toxicomane, qu’il se met à s’intéresser à la botanique, entreprend de nettoyer la nature et de lire de la littérature, il ne fait aucun doute que Duane est très malade.

Karla, sa femme depuis quarante ans, exaspérante et attachante, est persuadée qu’il la trompe. Elle passe ses journées à le suivre à la trace, espionnant ses moindres faits et gestes. Totalement dépassée par la situation, elle demande l’avis de ses amies, ce qui donne une galerie de petits portraits et dialogues inoubliables.

Lonesome Dove, Pulitzer en 1986

L’auteur de Lonesome Dove, prix Pulitzer en 1986 (Gallmeister, 2011), signe ici un roman rafraîchissant, intelligent, fin, étonnant, drôle, tendre, dont on savoure chaque ligne.

Une critique efficace de la société texane, de l’étroitesse d’esprit, du manque de culture, sans jamais être blessant ou donneur de leçon. Le tout invite a une réflexion sur le sens de nos existences, les rapports avec nos enfants, nos conjoints, nos proches.

(1) Publiés tous deux aux éditions Gallmeister respectivement en 2011 et 2012.

D’autres chroniques de livres sont disponibles sur le blog de polars que j’anime avec deux collègues :  http://polar.blogs.la-croix.com