James Lee Burke, un regard désenchanté sur La Nouvelle-Orléans

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James Lee Burke, dans le Montana en juillet 2016 (Photo Emmanuel Romer)

Il y a onze ans, en août 2005, l’ouragan Katrina dévastait La Nouvelle-Orléans. Un drame et sa gestion par le gouvernement qui hantent l’œuvre récente de James Lee Burke consacrée à la Louisiane.

Pour évoquer La Nouvelle-Orléans et Dave Robicheaux, le plus célèbre des enquêteurs cajuns, avec son créateur, l’écrivain James Lee Burke, il faut aller le retrouver là où il vit, avec sa femme Pearl, au bout d’une route en terre battue, poussiéreuse et tortueuse, dans un ranch isolé au fond d’un canyon boisé du Montana. Leur maison de New Iberia, sur le bayou Teche en Louisiane, a été vendue.

Situation qui se détériore

Cet auteur emblématique de ce vieux sud des États-Unis, qui fêtait ses 80 ans cette année, tient à rester discret sur les raisons qui l’ont poussé à déménager dans le nord-ouest, dans ce qui était jusque-là une résidence où le couple et ses quatre enfants venaient se ressourcer. On comprend lorsqu’il évoque la situation dans cette ville.

Depuis une trentaine d’années, elle ne cesse de se détériorer avec des records d’insécurité dans les rues, un fossé qui se creuse entre les riches et les pauvres. De très sérieux journaux comme le Washington Post la qualifient de capitale américaine du meurtre, tant elle bat des records en la matière.

9782743605513De quoi donner du fil à retordre à Dave Robicheaux qui, comme son créateur, ne cesse de combattre l’égoïsme, l’individualisme, la corruption au plus haut niveau, la détresse inhumaine des laissés-pour-compte : « L’histoire récente a été marquée par deux faits majeurs, raconte Burke d’un air grave devant une canette de Dr Pepper Light (la boisson favorite de son héros !). Le premier est l’introduction du crack dans les ghettos, en particulier dans ceux de La Nouvelle-Orléans dans les années quatre-vingt. À l’époque, les États-Unis, gouvernés par Ronald Reagan, livraient des armes aux Contras du Nicaragua, qui nous livraient de la drogue pour financer leur guerre. Cette drogue, le crack, a fait exploser la criminalité dans les rues. »  Cette histoire est au cœur de La Pluie de néon, le roman inaugurant la série avec Dave Robicheaux en 1987.

« Le second fait majeur, poursuit Burke, est évidemment le passage dévastateur de l’ouragan Katrina fin août 2005 qui noya 80 % de la ville, détruisit plus de 200 000 maisons, tua près de 2 000 personnes, et provoqua le déplacement de centaines de milliers d’autres. Un ouragan suivi quelques mois plus tard par un second, Rita, et une marée noire dans le golfe du Mexique cinq ans plus tard… »

Abandonnée à son sort

9782743618148Selon l’auteur, Katrina n’était en rien une surprise : « Tout le monde, et au plus haut niveau, savait que la ville était menacée, que les digues de protection pouvaient céder et les dégâts que cela occasionnerait. Katrina n’était pas le premier ouragan à frapper la ville, qui a déjà été inondée. Mais l’intensité, force 5, était cette fois exceptionnelle. Trois jours avant que Katrina n’atteigne la ville, raconte Burke, la gouverneur démocrate de la Louisiane, Kathleen Blanco, a appelé à l’aide sur CNN. Personne n’a jugé bon de lui répondre… »

Selon Burke, la ville a été volontairement abandonnée. « Par chance, au dernier moment l’ouragan a changé de trajectoire. En atteignant La Nouvelle-Orléans, sa puissance n’était plus que de force 3, ce qui est déjà terrifiant. »

Avec son épouse, il a assisté, impuissant, à l’évolution de la situation depuis le Montana. Ils constateront l’étendue des dégâts quelques semaines plus tard. Il décrit ce qu’il a vu dans La Nuit la plus longue à travers la voix de Dave Robicheaux : « Le plus impressionnant, ce n’était pas les kilomètres de bâtiments privés de leurs toitures, les fenêtres arrachées, ni les rues inondées de déchets flottants, ni les chênes verts qui avaient été projetés à travers le toit des maisons. Ce qui était impressionnant, c’était l’impuissance absolue de la ville. Le réseau d’électricité avait été détruit et il n’y avait plus de pression dans aucun robinet des paroisses de St. Bernard et de La Nouvelle-Orléans. Les pompes qui auraient dû tirer l’eau des égouts étaient inondées, et complètement inutilisables. Des conduites de gaz brûlaient sous l’eau ou, parfois, explosaient depuis le sol, remplissant en quelques secondes le ciel de centaines de feuilles roussies arrachées à un vieil arbre. En une nuit, la totalité de la ville était, techniquement, revenue au Moyen Âge. »

Indifférence du gouvernement

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« L’indifférence du gouvernement a tué cette ville une troisième fois,
 explique Burke. Elle était le dernier de leurs soucis. Elle représentait plus une épine dans le pied des républicains qu’autre chose… Avant le passage de Katrina, la Louisiane était un État dit “violet”, ni rouge (républicain) ni bleu (démocrate). Aujourd’hui, elle est majoritairement rouge. Comment y sont-ils parvenus ? En s’arrangeant pour que les personnes déplacées des quartiers pauvres vers d’autres régions ne reviennent pas. Un électorat traditionnellement favorable aux démocrates. »

Si, onze ans plus tard, le cœur historique de cette ville, le mythique French Quarter, Quartier français ou Vieux Carré, au bord du Mississippi, semble avoir retrouvé l’effervescence d’avant cette catastrophe, si Canal Street a renoué avec ses tramways rouges, Bourbon Street avec ses boîtes de jazz, ses restaurants, ses hôtels, ses flots de touristes, ses maisons coloniales en briques rouges, avec leurs balcons en fer forgé, des petites cours privées agrémentées de fontaines et patios fleuris, Burke ne croit pas à une renaissance.

« Ils ne reconstruiront pas la ville où j’ai grandi, constate Dave Robicheaux dans Swan Peak. Ils ne savent pas comment faire. Ils n’étaient pas là. À cette époque, chaque jour était une fête (…) Ça tenait à la façon dont on se réveillait chaque matin. Tout était vert et doré, et les chênes étaient remplis d’oiseaux. Tous les après-midi, à 3 heures, il pleuvait et le ciel devenait entièrement rose et violet. On sentait une odeur de sel dans le vent. Où qu’on aille, on entendait de la musique, des radios, des cafés, des orchestres sur les toits, dans le centre. On avait tout ça pour le prix du tramway St. Charles. »

Nostalgie d’un paradis perdu

Il aimerait se tromper, penser comme son héros dans Créole Belle : « La Nouvelle-Orléans sera toujours La Nouvelle-Orléans (…), même si elle a été engloutie par les vagues, même si des politiciens cyniques et véreux ont laissé se noyer les habitants du bas du Neuvième District. La Nouvelle-Orléans était une chanson et un état d’esprit, une fête perpétuelle, et les gens incapables de comprendre un fait aussi simple ne devraient pas avoir le droit d’entrer dans la ville. » Car même s’il a déménagé, Burke reste profondément attaché à cette ville et aux Cajuns, « des gens généreux, accueillants, qui se plieront en quatre pour leurs hôtes, qui travaillent dur, prient dur et aiment faire la fête comme nulle part ailleurs dans le pays.»

« Tout écrivain, tout artiste qui a visité La Nouvelle-Orléans en est tombé amoureux. Si la ville était la Grande putain de Babylone, peu de gens oubliaient son étreinte ou la regrettaient », explique Dave Robicheaux dans La Nuit la plus longue. Mais comme ce dernier, Burke estime que le monde dans lequel il a grandi a disparu. « Le pays dans lequel je vis n’est plus celui dans lequel je suis né. »

Une nostalgie d’un paradis perdu omniprésente dans son œuvre. Selon lui, tant que des hommes d’affaires proches de l’oligarchie pétrolière dirigeront cette ville et cette région, les choses n’évolueront pas. « Ces types, dit-il, font tout en fonction de leurs intérêts sans le moindre scrupule, à coups de battes de base-ball. 

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Un auteur prolifique

UnknownJames Lee Burke écrit beaucoup. Ses romans, traduits en français par Christophe Mercier, ont été récompensés par des prix prestigieux comme l’Edgar, le prix Mystère de la critique, et le grand prix de littérature policière. D’autres, comme Dans la brume électrique avec les morts confédérés, ont été adaptés au cinéma.

La seule série consacrée à Dave Robicheaux compte 20 romans. La série Billy Bob Holland et Hackberry en compte cinq.

Pour comprendre la relation que cet auteur entretient avec la Louisiane depuis plus de trente ans, il faut lire La Pluie de néon, le premier de la série, Prisonniers du ciel, Dernier tramway pour les Champs-Élysées, La Nuit la plus longue et Swan Peak. Des romans disponibles en format poche.

Son dernier, Lumière du monde, a été publié en janvier.

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