James Lee Burke, écrire pour un monde meilleur

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Rencontre avec James Lee Burke, 80 ans cette année, l’un des maîtres du polar américain et père de Dave Robicheaux (1), son personnage fétiche, un chevalier des temps modernes, au service des exclus et laissés pour compte

 Un ranch au cœur d’un canyon boisé au bout d’une piste poussiéreuse… C’est ici, dans ce qui fut longtemps sa résidence secondaire, que l’écrivain James Lee Burke vit depuis quelques années. Sa maison de New Iberia, sur le bayou Teche, en Louisiane, il l’a définitivement quittée, fatigué de voir cette région sombrer dans la violence et devenir la poubelle de l’Amérique depuis le passage meurtrier de l’ouragan Katrina en 2005.

« Je vous offre quelque chose à boire ? », propose-t-il après une franche poignée de main… Suggestion : « Un café ? » Silence songeur de James Lee Burke. « O.K. pour le café, mais faut voir si j’arrive à faire marcher cette satanée machine, dit-il en s’attaquant à une cafetière expresso flambant neuve. C’est Pearl, mon épouse, qui s’en occupe d’ordinaire. »

Cinq minutes plus tard, le plan de travail est inondé. James éponge comme il peut avec tout ce qui lui tombe sous la main, en riant… « Ce n’est pas mon jour », dit-il, en tendant une canette de Doctor Pepper. Boire le soda favori de Dave ­Robicheaux, son héros fétiche, avec James Lee Burke, l’inconditionnel le plus fou de cet auteur n’oserait en rêver. Et pourtant…

Entouré de photos de ses ancêtres

dedicace-burkeQuelques minutes plus tard, James, assis derrière son bureau, entouré de photos de ses ancêtres, de livres, de documents et d’objets de toutes sortes, dont un crâne humain(« celui d’un critique ayant descendu l’un de mes romans », rit-il !), revient sur son histoire personnelle et familiale. Si son nom est aujourd’hui associé à la Louisiane, d’où sa famille est originaire, il est né en réalité à Houston, au Texas, en 1936. « C’est là que mes parents travaillaient à l’époque, pour l’industrie pétrolière. Mon père comme ingénieur, ma mère comme secrétaire. Mais je passais beaucoup de temps à New Iberia sur le bayou Teche, ajoute-t-il. Les Burke y sont implantés depuis 1836. »

C’est là qu’il a été rattrapé par le virus de l’écriture. Sa famille comptait de nombreux écrivains. Comme André Dubus (1936-1999), son cousin, dont il était très proche et qu’il considère comme l’un des meilleurs auteurs de nouvelles du pays. « Mon père lui aussi écrivait, poursuit James. Il rêvait de devenir journaliste. Mais à son époque marquée par la ”grande dépression”, lorsqu’on avait un travail et une famille à nourrir, on le gardait. »

« J’en ai pris pour mon grade »

Ce dernier meurt prématurément dans un accident de la route, en 1955. La même année, James entame des études d’anglais à Lafayette. Il découvre des auteurs qui vont le marquer comme William Faulkner, ­Francis Bacon et John Stuart Mill, ainsi qu’un austère professeur d’anglais Lyle Williams : « J’enchaînais les mauvaises notes, raconte-t-il. Persuadé qu’il s’agissait d’une erreur, je suis allé le voir. J’en ai pris pour mon grade. Mon style et mon orthographe étaient catastrophiques, selon lui. Je vais alors me mettre à travailler deux fois plus pour améliorer tout cela. Je suis persuadé que si je n’avais pas rencontré ce professeur, je ne serais jamais devenu écrivain. »

Il part ensuite à l’université Columbia, dans le Missouri, pour y suivre des études de journalisme. Il y étudiera la littérature avec des professeurs comme John Gneisenau Neihardt, écrivain et poète (auteur du classique Élan noir parle) et y rencontre sa femme Pearl, une artiste chinoise qui a fui le communisme et survécu à l’horreur.

Routier, topographe, forestier, reporter

Diplômé, marié en 1960, il n’a qu’une idée en tête : devenir écrivain, mais il faut vivre, alors il multiplie les petits boulots dans l’industrie pétrolière comme son père. Il sera routier, topographe, forestier, reporter, enseignant ou encore travailleur social dans l’un des pires quartiers de Los Angeles. « J’y ai appris énormément sur la nature humaine, les inégalités, ce dont l’homme est capable. J’y ai appris aussi à voir ce qui se cachait derrière les apparences. »

Pendant ces années, jamais, il n’arrête d’écrire. De jour comme de nuit. Il a toujours de quoi prendre des notes, persuadé qu’une bonne partie de l’inspiration d’un auteur vient de l’inconscient, du monde des rêves.

En 1965, il publie La Moitié du paradis. Il a 23 ans. Suivent Vers une ombre radieuse et Déposer glaive et bouclier. Des textes irrigués par sa foi catholique, où l’on retrouve déjà en germe des thèmes qu’il ne cesse de distiller depuis, comme la lutte entre le bien et le mal, le pouvoir et la corruption, les injustices, le poids du passé (notamment l’esclavagisme), la Louisiane et le Montana, paradis menacés par la rapacité d’une poignée d’oligarques cupides et sans âme.

« Je me croyais arrivé »

« Avec ces trois publications et les échos parfois dithyrambiques de la critique, comme ceux du New York Times, je me croyais arrivé. » James Lee Burke éclate de rire jusqu’à déclencher une quinte de toux. « Mais, reprend-il, mon quatrième roman, Le Boogie des rêves perdus, va battre des records jamais égalés de refus d’éditeurs. Plus de cent onze. »

Commence pour lui une traversée du désert de quatorze ans, sans la moindre publication… Une désillusion qu’un temps il compense avec l’alcool avant de se reprendre en main grâce au soutien de sa femme et d’une association spécialisée.

Il aurait pu se décourager, abandonner, mais il continue d’écrire, encouragé par sa foi en une puissance supérieure derrière « nos actions et décisions » et par son épouse. « Elle n’arrêtait pas de me dire d’envoyer ce que j’écrivais aux Presses universitaires de Louisiane, un petit éditeur. Je ne l’écoutais pas… J’ai eu tort. Lorsque je l’ai fait, ils ont publié une première nouvelle, Le Bagnard, puis trois autres l’année suivante. Mon roman aux 111 refus sera sélectionné pour le prix Pulitzer. »

Traductions dans le monde entier

C’est en se lançant dans le roman policier que le succès va s’installer avec d’innombrables et prestigieuses récompenses (deux Edgar Award, le prix Mystère de la critique, le grand prix de Littérature…) et aussi des traductions dans le monde entier. Heureuse initiative, imaginée lors d’une partie de pêche avec l’écrivain Rick DeMarinis dans le Montana : « Il m’a suggéré de tenter l’aventure du polar. Quelques jours plus tard, dans un café de San Francisco, j’écrivais les trois premiers chapitres de La Pluie de néon, que je soumettais à Charles Willeford, l’auteur de polar. Ce dernier m’a assuré que je tenais avec Dave Robicheaux, le personnage central de cette histoire, un héros qui ferait date », sourit James.

Un personnage avec lequel il partage plus que le fait de vivre à New Iberia. Comme lui, la violence le révulse, même si elle est parfois nécessaire. Comme lui, il est cajun, éduqué, catholique pratiquant, ancien alcoolique, déteste les injustices, l’individualisme. Il a même lui aussi une fille prénommée Alafair (elle-même auteur de romans policiers).

« Dave a tous mes défauts », s’esclaffe James Lee Burke. Après La Pluie de néon suivront Prisonniers du ciel, puis Black Cherry Blues, dont le succès lui permettra de se consacrer entièrement à l’écriture.

Des sources d’inspiration inépuisables

Depuis, chaque année, James livre un nouveau roman. Le plus souvent il met en scène des policiers « sombres et violents, à l’image de la société dans laquelle nous vivons », se justifie-t-il. Des romans dont le héros est Dave Robicheaux ou Billy Bob Holland (son autre personnage fétiche, inspiré de l’un de ses ancêtres), dont l’action se déroule tantôt dans le Montana tantôt en Louisiane, deux États qui sont des sources d’inspiration inépuisables :

« Ils sont situés à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, mais ils ont énormément en commun. Ici comme en Louisiane, explique-il, se livre depuis des années une guerre dont l’enjeu est l’exploitation des ressources naturelles. L’oligarchie pétrolière qui a transformé le Louisiane en poubelle aimerait avoir accès aux ressources naturelles des parcs nationaux. Ces types n’ont pas la moindre conscience et ils sont prêts à tout pour y parvenir y compris en faisant élire un type aussi dangereux pour la démocratie que Donald Trump. »

 

(1) Les romans et nouvelles de James Lee Burke sont disponibles en poche ou grand format chez Rivages. Dernier ouvrage publié : Lumière du monde, éd. Rivages. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christophe Mercier. 672 p., 22,50 €.

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