Déchiqueteuse Sans Domicile Fixe

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Travailler un dimanche sur deux ne me dérange pas. Mais j’appréhende les retours. Les gares et les trains sont bondés. Des centaines de personnes excitées, énervées et souvent peu habituées aux voyages.

Ce soir, la grande salle sous la verrière de la Gare de Lyon grouille de monde. Je m’achète deux sandwichs au poulet, sans mayonnaise ce qui semble contrarier la jeune vendeuse qui fait la moue.

Je m’installe, à l’écart, dos au mur pour observer la fourmilière humaine. Elle finit toujours par recracher une surprise, un imprévu. L’étrange manège de l’un de ces êtres que personne ne voit mais que tous évitent attire mon regard. Ce n’est pas la première fois que je croise ce barbu hirsute, couvert de crasse et de plaies. C’est un habitué des lieux qu’il sillonne du matin au soir à ramasser des papiers qu’il met à la poubelle après les avoir transformé en confettis.

Sans trop me poser de question, je m’approche et lui tend mon deuxième sandwich encore dans son emballage, avec les serviettes en papier.

Il saisit le tout sans m’accorder le moindre regard et file en direction de la poubelle la plus proche en grommelant. Va-t-il jeter ce que je viens de lui donner?  Il pose le paquet sur le rebord pour aller  ramasser un ticket de caisse tombé d’une poche.

Lorsqu’il revient à la poubelle, il le déchiquète consciencieusement, reprend son paquet, en sort le sandwich qu’il fourre dans l’une de ses poches, puis pulvérise en confettis tout le reste.

« Merci mon frère ! »

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IMG_0315Je ne connais ni son nom. Ni son prénom. Il est grand, efflanqué, le teint pâle, les yeux bleus, les cheveux ébouriffés. Il ne tient pas en place. Lorsqu’il vous aborde, pour vous demander une pièce ou deux, il danse d’un pied sur l’autre, se tortille comme s’il essayait de se glisser à travers le chat d’une aiguille.

Je le connais de vue depuis longtemps. Ses yeux me disent qu’il me reconnait lui aussi lorsqu’il me gratifie d’un « Merci mon frère. »

Mercredi soir, en le voyant sur le quai de la gare de Lyon, je lui ai trouvé une bien mauvaise mine. Le dos est vouté, la tête dans les épaules comme pour se protéger d’un mauvais coup de la vie.

De blanc, le teint de sa peau a viré au gris. Il est agité, les yeux égarés. Les bons mots et les citations d’auteurs sont remplacés par tirades qui n’ont de sens que pour lui. Lorsqu’il s’approche des usagers ses derniers tentent de l’éviter.
Je lui fais cadeau de la monnaie au fond de mes poches. Il me remercie puis tourne sur lui-même, les pieds nus dans des mocassins crasseux. Battant des bras comme un oiseau sans plume.

Il aborde une femme qui vient d’allumer une cigarette. Il lui en demande une, un brin de sourire aux lèvres. Elle sort le paquet, le lui tend avec un briquet. « Prenez ce que vous voulez. »

Il en prend une délicatement et tourne à nouveau sur lui-même. D’un geste précis, elle le rattrape délicatement par le bras. Lui prend la main. Il lève la tête vers le ciel pour sermoner un pigeon…

Elle pose une grosse poignée de cigarettes dans le creux de sa main en lui souriant. Il la remercie avant de se fondre dans la foule.