Confiné : Là où naissent les ombres

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Là où naissent les ombres, de Colin Winnette. Denoël. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sarah Gurcel. 222 p., 20,50 €

Brook et Sugar sont deux redoutables chasseurs de prime qui se disent frères. Leurs méthodes sont particulièrement expéditives et sanglantes. Leur piste est pavées de cadavres qu’ils ont criblé de balles. Mais ils aiment également prendre du bon temps, comme s’endormir dans la forêt en comptant les étoiles, se faire laver et bichonner, se coiffer avec des huiles parfumées. Brook et Sugar, frères ou pas, forment à coup sûr un bien étrange duo. Un jour ils tombent par hasard sur un garçon visiblement amnésique et du genre à pleurer pour un oui pour un non. Ils le surnomme Bird et en font leur mascotte avant de poursuivre leur route qui s’annonce pleine de surprises et de mauvaises rencontres…

Ce western sombre, violent, contribue à revisiter à la manière de Patrick DeWitt dans Les frères Sisters, le genre en y ajoutant une dose jubilatoire de causticité, d »humour, dedérision et de suréalisme. L’auteur a un remarquable sens du rythme et des dialogues.

Confinés : et pourquoi pas le sud des Etats-Unis avec Pat Conroy

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Petite chronique d’un roman que j’ai lu lors de sa publication en Amérique du Nord en 1986. C’était lors de l’un de ces longs séjours en forêt avec mon paternel (séjours dont j’évoque le souvenir régulièrement)… Un roman qui fait sans aucun doute partie des dix livres que j’ai le plus aimé en quarante ans de lectures…

Le prince des marées, de Pat Conroy. Albin Michel. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise Cartano. 748 p., 24,90 €

Ce roman nous entraîne au coeur du « Deep south » autrement dit le sud « profond » des États-Unis. En Caroline du Sud. C’est là que Tom, Luke et Savannah Wingo sont nés et qu’ils ont grandi. C’est leur histoire que Tom raconte. Sa soeur jumelle, poétesse exilée depuis des années à New York vient une fois de plus de tenter de mettre fin à ses jours. Tom, ancien quaterback et entraîneur de football américain aux chômage, s’adresse à Susan Lowenstein, la thérapeute de Savannah qui essaie de comprendre ce qui pousse la jeune femme à de telles extrémités.

Il évoque sans concession mais avec humour chacun des membres de sa famille, lui compris. Une famille dysfonctionnelle, hantée par de nombreuses blessures, des secrets, et autres trahisons. Il est beaucoup question de son père, pêcheur de crevette, violent obtu, et de sa mère, femme au foyer, belle et mythomane, un couple dont la vie commune fut « une guerre de trente ans ». Il y eut « maints traités et trêve, maintes négociations et maints armistices signés avant que nous fussions en mesure d’évaluer le carnage. »

Ce roman se savoure comme un bon vin : la prose est subtilement lyrique, les dialogues d’une invroyable justesse, le rythme sans temps mort, les portraits des personnages irrésistibles, l’histoire, passionnante. Comme dans ces autres romans, elle est largement inspirée de l’enfance meutrie de cet ‘auteur mort en 2016.

A propos de l’auteur

Né à Atlanta en 1945, Pat Conroy publie son premier roman en 1972, mais c’est Le Grand Santini (Presses de la Renaissance, 1989) qui le fait vraiment connaître au public. Il rencontre un succès international avec Le Prince des Marées, qui sera adapté au cinéma en 1991 par Barbra Streisand, et publie ensuite Beach Music (2007), Saison noire (2009) et Charleston Sud (2011). Il est décédé en 2016. Deux récits autobiographiques, La Mort de Santini (2017) et À quelques milles du reste du monde (2018), ont paru aux éditions Le Nouveau Pont à titre posthume.

« L’un des plus grands cadeaux que vous puissiez recevoir, en tant qu’écrivain, expliquait l’auteur avec l’humoiur qui le caractérisait, c’est de naître dans une famille malheureuse. Je ne pouvais pas mieux tomber. Je n’ai pas bien à aller chercher pour trouver du mélodrame : tout est là. »

En dépit de ses succès littéraires, ce colosse, a passé sa vie a lutter contre l’alcoolisme et la dépression qui le rongeaient, et l’échec de deux mariages. Comme quatre de ses frères et sœurs, il fit une tentative de suicide. 

Confinés : petit voyage dans mes souvenirs

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Une fois la maison rangée ét réaménagée pour la 15e fois, la continuité pédagogique assurée, la balade réglementaire d’une heure effectuée, le pain cuit, la nouvelle recette de cuisine testée, la chronique du jour écrite, il ne me reste plus qu’à voyager dans mes souvenirs.

Le jour se lève. Le silence est tel que les aboiements des chiens du camp, pourtant à deux kilomètres du nôtre, semblent proches. Ceux de mon père se contentent de dresser nonchalamment les oreilles. Le temps est magnifique. Dans le ciel d’un bleu intense, les montagnes se détachent majestueusement à la lisière de la forêt. Arrivé sur place dans la nuit, je réalise en contemplant le paysage, combien tout cela me manquait. Voilà des années que je vis loin de cette vallée isolée des Rocheuses d’Alberta où j’ai passé ma jeunesse.

Les gens du camp attendent ta visite, dit mon père tout en nourrissant le feu de quartiers de bois bien secs, me ramenant à la réalité. Et à la raison pour laquelle je suis venu le rejoindre là où il vit depuis plus d’une dizaine d’années seul avec ses chiens.

Il y a quelques semaines, en effet, un appel d’un ami très proche m’a prévenu que la santé de mon père inquiétait les membres de cette communauté indienne. Qu’il fallait que je viennes. Il avait ajouté que le contexte marqué par de grosses pressions sur le camp de la part de compagnies forestières et pétrolières déterminées à exploiter les ressources natuelles au détriment des habitants n’arrangaient rien. « Ton père est têtu, il s’attaque à des gens puissants et prêts a tout pour le faire taire. Il faut que tu viennes pour lui faire entendre raison avant qu’il ne soit trop tard. Ses idées ne sont pas partagées par tout le monde. Il y a de gros enjeux financiers, des emplois, de l’argent facile… »

Il est 8 h 30, tu ferais bien d’y aller. Mon père revient à la ccharge tout en se mettant à scier du bois sec avec une régularité qui confine à l’obstination.  

Tu ne viens pas avec moi ? 

Non. Je préfère que tu y ailles seul. C’est toi qu’ils veullent voir. Je crois qu’ils en ont marre de m’entendre. Nos rapports se sont tendus ces deniers temps sourit-il. Je passe pour trop radical.

Une fois la soupe des chiens distribuée, le bois empilé, je me mets en route. La neige crisse sous mes bottes. Un couple de Wisky jack (geai gris) grassouillets m’accompagne, sautillant d’arbres en arbres. Ils cessent de me suivre à l’entrée du village. Ils attendront mon retour patiemment. 

La première maison, sur ma gauche, légèrement en retrait de la piste, est celle de Donald, le fils aîné de mon oncle Joe et chef du village. Tout est d’une propreté irréprochable. Donald, est certainement celui qui passe le plus de temps au camp. D’une jalousie maladive, il ne supporte pas qu’on regarde sa femme. Ici, il ne risque pas grand-chose. Personne n’oserait s’en approcher. Quatre de ses treize enfants jouent avec un scooter des neiges devant sa maison. Ils ne semblent pas faire attention à moi. Cela dit, je sais que dès que je serai passé, ils fonceront annoncer la nouvelle à leurs parents. Dans les dix minutes suivantes, tout le monde au camp sera au courant de mon arrivée. Je souris tout seul. 

De nouvelles maisons ont été construites, depuis mon dernier séjour. Parfois à côté des anciennes. Ce détail m’amuse. A mon époque, les gens du camp les brûlaient car elles attiraient les mauvais esprits. Décidément, même ici, à l’heure d’internet et des resaux sociaux, les temps changent ! 

Des chiens de différentes meutes viennent à ma rencontre. Les hostilités entre les différentes cessent. Les chefs et leurs lieutenants viennent la queue entre les jambes, la tête basse, en signe de respect.  

Un filet de fumée s’échappe de la cheminée de la maison de Joe et Dorothée. Etant les plus âgés, c’est par eux que toute visite doit commancer. Procéder autrement serait faire preuve d’un manque de respect totale. Joe est mon oncle adoptif. Les rideaux sont à peine ouverts. Un pick-up flambant neuf est garé devant la porte. Son moteur tourne au ralenti. Sur le plateau des jerricans vides sont entassés les uns à côté des autres.

L’approvisionnement en eau potable et bois de chauffage sont les deux activités principales des gens d’ici.  Il y a deux sources d’approvisionnement. L’une au Nord l’autre au Sud. Selon leurs goûts et leurs croyances, certaines familles vont à l’un ou l’autre. 

Même si les familles sont très proches l’une de l’autre, elles sont souvent en guerre. Pour éviter les mauvais sorts, et autres maléfices, elles évitent de s’approvisionner à la même source en même temps. 

Joe, va toujours au plus court, préférant la source proche est près de notre campement. Le plus souvent il en profite pour venir boire un café avec mon père.

Vue de l’extérieure, la maison de Joe et Dorothée est de plus en plus moderne. Le toit est couvert d’une sorte de toile goudronnée. Une énorme parabole est dans le jardin. Nous sommes bien loin des tentes et des tipis des premières années du camp. 

Au moment où je m’approche, la porte s’ouvre brutalement. Deux grands gaillards emmitouflés dans des combinaisons intégrales de scooter des neiges, sortent de la maison. Je reconnais les visages des cadets de la famille :  Paul et Lorny. 

Ils ont vieilli. Le visage émacié de Lorny trahit le tourment qui le ronge depuis des mois. Après le décès de l’un de leurs bébés, sa femme l’a quitté emmenant avec elle leurs cinq jeunes enfants. Paul quant à lui, est désormais un adulte, marié lui aussi et plusieurs fois papa, Une lueur d’innocence habite toujours la prunelle de ses yeux. Il a toujours été un chouette type, toujours de bonne humeur et généreux. Par son nom donné, en l’honneur de mon père, il a toujours eu une relation particulière avec nous. 

Lorny m’invite à entrer précisant : les parents t’attendent.

Le temps de me déchausser et mes yeux s’habituent à l’obscurité. 

Contrairement à beaucoup d’intérieurs Indiens, souvent dépouillés, la maîtresse de maison, Dorothée, en partie élevée par des religieuses, soigne la décoration. Les murs doublés en planches de Cèdre rouge sont tapissés de photos de famille et de calendriers offerts par l’administration de la réserve de Hobbema et par différentes stations services. De nombreux bibelots trônent sur les commodes. Détail encore plus inhabituel, les étagères d’une bibliothèque croulent de romans de la collection Arlequin. Dorothée est la seule personne du camp à lire. 

Joe et sa femme sont assis l’un en face de l’autre, au fond de la pièce, à la grande table de cuisine. Ici et là, des enfants que je ne reconnais pas jouent en me lançant des regards furtifs. Une des filles aînées de Joe, Om-si-mao, se tient au pieds d’une grande cuisinière à bois de fonte émaillée. Les manches de chemise retroussées, elle pétrit énergiquement de la pâte pour du bannock (pain Indien cuit au four). Une autre, Baby Girl, termine les mocassins d’un enfant. Des pièces d’un costume traditionnel de danse  d’un garçon sont posées soigneusement sur une chaise en face de la vieille machine à coudre Singer. Tout le monde lève la tête en me voyant entrer et chacune des personnes présentes  vient me saluer. 

Dorothée m’invite à m’approcher de la grande table.

Joe a beaucoup maigri et vieilli. Son teint est blême. Il semble ailleurs. On dirait qu’il n’a  même pas remarqué mon arrivée. Le regard dirigé vers la petite fenêtre carrée à sa droite, il contemple avec mélancolie la clairière nue qui s’étend devant sa maison entourée d’une solide clôture de planches bien droites. 

Dorothée m’attribue une chaise à la pointe du menton. 

J’acquiesce.  

Dorothée m’invite à m’approcher de la grande table.

Joe a beaucoup maigri et vieilli. Son teint est blême. Il semble ailleurs. On dirait qu’il n’a  même pas remarqué mon arrivée. Le regard dirigé vers la petite fenêtre carrée à sa droite, il contemple avec mélancolie la clairière nue qui s’étend devant sa maison entourée d’une solide clôture de planches bien droites. 

Dorothée m’attribue une chaise à la pointe du menton. 

Le vieil homme, explique-t-elle aussitôt, a des soucis qui l’empêchent de dormir.

J’acquiesce.  

Ce qui le tracasse par-dessus tout, c’est que les femmes ne s’intéressent plus à lui. Qui voudrait d’un vieux cow-boy usé comme lui ?

Qu’est-ce que tu racontes encore espèce de vieille chouette, bougonne Joe. Les propos moqueurs de son épouse le ramènent à la vie. Je peux te prouver le contraire quand tu veux.

Sa réaction provoque aussitôt un éclat de rire général. Au lieu de se démonter, Joe ajoute en haussant les épaules nonchalamment : « Je suis sûr qu’en France, il y a plein de belles et jeunes femmes, qui m’attendent. Il se tourne vers moi, sort sa pipe de sa poche. Tout en me fixant droit dans les yeux, il la bourre, l’allume, aspirant les premières bouffées avec contentement. Il ajoute : n’est-ce pas, Emmanuel ?  Quand est-ce que tu es arrivé ?

La nuit dernière. 

J’ai entendu passer votre camion vers une heure ou deux heures du matin. Je ne dormais pas, explique-t-il en se redressant dans sa chaise. Comment était la route ? demande-t-il sans détourner les yeux une seconde comme s’il craignait de laisser s’échapper quelque révélation importante. 

Pas trop mauvaise. La côte vers la rivière Brazeau n’est pas trop verglacée. Je suis monté sans difficultés particulières.  J’ai connu bien pire comme montée. Il y a même des fois où nous n’avons même pas pu monter… 

Joe rit en tirant sur sa pipe. Ce passage encaissé à 20 kilomètres du camp est la hantise des gens du camp. Été comme hiver il est toujours délicat à franchir, quand il n’est pas rendu impraticable par des coulées de boue ou de glace. Au camp, chacun a une histoire à raconter concernant ce passage.  

On dirait que le temps change, dis-je lançant une de ces conversations de paysan qui plaisent tant à mon oncle. Une interminable mélopée pleine de redites ou chacun approuve les paroles de l’autre : l’hiver qui n’en finit pas, les chevaux qui manquent de foin, les saisons qui n’en sont plus, les prédictions des anciens qui se vérifient… Malgré la futilité du sujet, Joe parle avec la lenteur mesurée d’un expert, dans un anglais des plus approximatif.

J’aimerais tant finir mes jours dans un pays sans hiver, dit mon oncle en soupirant. Je crois que je vais me prendre un billet pour Hawaii. Sans ma femme. 

Om-ci-mao, sa pâte à pain une fois prête, attise le feu dans la grande cuisinière en fonte. Baby-Girl et une autre des filles de Joe vont et viennent dans la pièce tirant de l’armoire des assiettes, des couverts, une jarre de sirop d’érable, du lait, du pain indien, du sucre, du beurre d’arachide, qu’elles posent sur la table.

Je souhaite que le temps reste froid jusqu’au mariage dans trois jours. Si la température remonte, les véhicules vont raviner la route. Joe marque une légère pose, tire une longue bouffée de sa pipe, les épaules jetées en arrière, les yeux fermés, il savoure l’instant. Exhale la fumée, puis demande : à propos, toi, tu es marié aussi ? 

Oui, il y a longtemps. 

On a jamais vu ta femme ou tes enfants. Pourquoi ? 

J’ai une grande  fille et trois garçon. 

Trois garçons, c’est bien ça ! acquiesce Dorothée d’un hochement de la tête appuyé de sons gutturaux. Mon aîné, Donald vient lui aussi d’avoir un petit garçon après douze filles, précise-t-elle aussitôt non sans une certaine fierté. 

Un guerrier de plus dans la famille surenchérit Joe. Son visage reprend des couleurs. Il était temps, j’en ai marre de toutes ces filles, peste-t-il. Pas moyen d’avoir la paix. Toujours en train de papoter à tord et à travers.  Elles me cassent les oreilles. 

De quoi te plains-tu ? Sur les quinze enfants que je t’ai donné, tu as cinq solides gaillards. Cela sans compter tes nombreux petits-fils. 

En guise de réponse, Joe se contente d’un grognement. D’une voix autoritaire, il exige qu’on nous serve le café et à manger.

Tu vois, cela t’arrange bien d’avoir beaucoup de femmes à la maison, enchaîne froidement Dorothée tout en essuyant  une tache sur la table avec le bas de son tablier de cuisine. Tu n’as qu’à mettre les deux pieds sous la table pour être servi. Tes fils, eux, à quoi te servent-ils ? Ils ne vont jamais à la chasse. Ils dorment jusqu’à midi et jouent toute la nuit. La plupart du temps ce sont mes filles qui tronçonnent, fendent et rentrent le bois. Ce sont-elles qui vont chercher de l’eau, et même nourrir tes chevaux…  et tout cela, en plus de notre travail quotidien. 

Une jeune fille d’une vingtaine d’année nous sert le café. Dorothée me demande si je la reconnais. 

Non, elle ne me dit rien, réponds-je en écarquillant les yeux. 

Ma surprise amuse tout le monde. 

Tu te souviens de Tédam, la fille aînée de Om-ci-mao ?

Oui.

C’est elle. 

Je n’en reviens pas. Je me souviens d’une petite fille boulotte toujours d’une humeur massacrante. J’ai devant moi une adolescente, coquette, mince, au visage resplendissant, respirant la bonne humeur. Ses yeux en amandes, me sont familiers.

Elle est bonne à marier, glousse Om-ce-mao, sa mère, qui revient d’une pièce voisine en poussant de la poussière et un amas de papiers avec son balai. Tédam s’approche, me serre mollement la main, en baissant les yeux pudiquement.

Le vieil homme a l’air très fatigué, lances-je prudemment à l’intention de Dorothée, alors que le corps de guingois, les jambes arquées, les bras ballants, Oncle Joe monte péniblement les escaliers jusqu’à la mezzanine où est installée leur chambre. 

Depuis la mort de son père, il croule sous les responsabilités, me fait-elle remarquer. Il n’était pas préparé à tout cela. Son père avait une trop grande personnalité. Il ne lui laissait pas la moindre initiative. Et puis les temps ont changé. Quand nous avons commencé, en 1968, le camp comptait de nombreux anciens. Toutes décisions étaient discutées lors des conseils tribaux. Ils s’en réunissaient quasiment tous les soirs. Aujourd’hui, il est le seul ancien avec ton père. Les jeunes ne les comprennent pas et ne les écoutent plus comme avant. Au début de ce camp, on avait dit pas de radios, de télévisions, pas trop de voitures. Pas de réseaux sociaux. Aujourd’hui, les jeunes préfèrent aller au supermarché que d’aller à la chasse. Ils passent leurs nuits à jouer aux jeux de hasard à fumer des cigarettes… Nos règlements interdisaient tout cela. Au train où vont les choses, notre camp ne va pas tarder à ressembler à ce qui se passe sur la réserve… Dorothée marque une pause, le temps d’ordonner à un de ses petits-enfants d’aller chercher du bois puis elle ajoute : nos jeunes se marient en dehors des réserves, leurs femmes préfèrent vivre, s’habiller,  se coiffer comme des blanches…. Nos fils se laissent manipuler au lieu d’écouter les anciens…

Je profite d’une pose pour lui faire des compliments sur le nouveau bâtiment communautaire à l’entrée du camp.

Elle acquiesce.

Depuis le temps que je l’attendais ! Elle semble très fière d’elle. Voilà des années que je demande à mes fils et mes petits-fils d’en construire un. Ils n’avaient jamais le temps, Mais grâce à Gary s’est fait. 

Gary ?

Oui, Gary Fitzpatrick de Calgary. 

C’est un blanc ? 

Oui, Gary est le grand patron de la compagnie Amoco. Il admire beaucoup ma famille et notre style de vie. Il nous a fait construire ce Hall par ses ouvriers à l’automne. Jamais des Indiens comme mes fils auraient fait de l’aussi bon travail. 

La remarque ne me choque ni ne la surprend. Mon père m’avait parlé déjà parlé de ce fameux Gary qui représente tout ce que mon père déteste le plus sur terre. 

L’ancien devenait trop petit et le toit commençait à céder, continue Dorothée sans hésiter. J’en suis très contente. Il est bien isolé au moins dans celui-là, on n’a pas froid. On peut organiser des powwow et des repas communautaires quel que soit le temps à longueur d’année. 

Elle me sort aussitôt une pile de photos de famille, d’une ancienne boîte de gâteau, retraçant la construction du fameux bâtiment qui se trouve à l’entrée du village et la fête que sa famille a organisé pour son inauguration. 

Sur de nombreux clichés un même couple de blancs pose, toujours souriant à pleines dents en compagnie de Joe et de sa femme. Je demande de qui il s’agit. 

C’est Gary  et son bras droit. Ils sont venus de Calgary pour  assister à notre fête. Cela. Gary est un homme bien qui aime et respecte notre culture, nos coutumes. . 

Bien sûr ! penses-je en moi-même. Les blancs ont toujours été très doués pour tromper les Indiens. En construisant ce bâtiment, gratuitement, ils achetaient le silence et la complicité des Indiens du camp. Mon père me racontait que certaines personnes du camp étaient même grassement payées pour servir d’intermédiaire entre la communauté et l’entreprise. 

La région regorge de matières premières : pétrole, gaz, schistes bitumineux, bois, anthracite, Un certain nombre de multinationales se partagent le magot et ne l’exploite tant qu’ils peuvent sans se soucier le moins du monde des répercussions éventuelles sur l’environnement. 

La compagnie pétrolière est là à la recherche de gisement de gaz de schiste. Le risque d’accident, elle n’en parle pas.  Dans la région, des émanations de gaz toxiques ont déjà fait des morts. Mais qu’à cela ne tienne, Wayne, le frère de Dorothée et sorcier officiel de la tribu leur a certifié qu’il n’y aurait pas d’accident. Il ne prend pas trop de risque, il n’habite que très rarement au camp, préférant le confort de la réserve. 

J’abandonne provisoirement le sujet sachant qu’il est délicat. Une des raisons des problèmes de mon père viennent en grande partie de ce désaccord avec la plupart des gars du camp sur ce sujet.  Tout le monde au camp sait ce qu’il en pense. La compagnie en premier. Ils seraient même à l’origines de menaces dont mon père a été la cible et qui expliquent ma présence dans la région aujourd’hui…

Une dernière rasade de café et je prends congé. Il me reste à rendre visite à Clara, la sœur de Joe. Elle habite seule avec l’une de ses filles un peu plus haut. Le temps est doux. La neige semble même fondre un peu en plein soleil. Je ne prends même pas la peine de fermer ma veste et d’enfiler mes moufles.

Confinés : la nuit je rêve de grands espaces

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La nuit lorsqu’il m’arrive de dormir, je m’envole souvent dans les paysages de mon enfance. Ces années passées dans les immenses espaces de l’Ouest et du Grand Nord canadien. Titillé par la lecture de Sauvage (dont j’ai fait une petite chronique). J’y ai passé la nuit…

Arraché au sommeil, par les hurlements d’un coyote, il me faut quelques minutes pour réaliser où je suis. Il fait encore nuit. Je sors le bras de mon sac de couchage et cherche à tâtons dans une de mes chaussures ma montre. Sept heures du matin. 

J’allume une bougie posée sur un billot de bois à ma tête. Profitant de la petite flamme vacillante, dont l’ombre folle danse sur les parois de notre tente, je jette un œil autour de moi en me redressant péniblement sur les coudes. Papa dort profondément, deux de ses chiens blottis à sa tête.  

Encore une bonne heure avant que le soleil ne se lève. Je souffle la bougie. En mourant la flamme dégage une désagréable odeur de cire brûlée qui heureusement s’évapore rapidement. Je soulève la toile épaisse qui sert de porte à notre tente et fouille l’horizon du regard. Les cimes des sapins découpent le ciel étoilé. La nuit est profonde. Silencieuse. La pleine lune pare de reflets argentés les quelques nuages vaporeux qui filent vers l’ouest.  

Soudain, les chiens attachés et roulés en boule autour de la tente redressent la tête.  Ils regardent tous dans la même direction. Après les coyotes, les loups s’y mettent. Des jappements suivis de hurlements auxquels répondent instantanément nos chiens. Réveillé en sursaut, mon père sort la tête de son sac de couchage, enfile ses lunettes, qu’il avait posé dans uns de ses chaussures, réajuste son bonnet de fourrure en plaquant les rabats sur  ses oreilles. Nos regards se croisent.  

Que se passe-t-il ? demande-t-il.   

Les loups, lui dis-je. 

Il y a plus d’un mois qu’ils tournent autour de notre camp, s’approchant régulièrement de plus en plus près. 

Ils aimeraient bien s’en payer un ou deux, sourit mon père en parlant de nos chiens. 

L’hiver a été très doux, jusqu’à maintenant, le gibier est en pleine forme. Les loups commencent à avoir faim. Il y a quelques jours, un vieux loup solitaire a tenté une percée désespérée avant de changer d’avis constatant que le rapport de force lui était défavorable. 

Mon père s’extrait péniblement de ses duvets, enfile un vieux pantalon militaire feutré des surplus de la police montée canadienne et se dirige vers le petit fourneau en se frottant énergiquement les mains.  Le froid est vif. Le thermomètre à l’entrée de la tente affiche -25C.

Tu as bien dormi ?  Demande-t-il tout en sélectionnant dans l’obscurité une poignée de brindilles de sapin bien sèches et du petit bois préparé la veille.  

Dès la première allumette, le feu craque et crépite portant la vie dans chacune de ses flammes. Leur lueur lèchent le visage de mon père, faisant fondre le givre sur sa barbe. Bientôt, le fourneau ronfle tel un moteur de locomotive, faisant danser nerveusement la cafetière d’où s’échappe la promesse d’un bon café.  

Mon père en avale une première tasse par petites gorgées, caressant doucement de ses lèvres le rebord du récipient fumant blotti dans la paume calleuse de ses mains, le  dos voûté, les coudes sur les cuisses. Une petite pause avant d’attaquer les galettes du petit-déjeuner.

Appréciant la chaleur, ses chiens s’étendent le plus près possible du fourneau. Mon père doit régulièrement les repousser du pied pour éviter qu’ils ne se roussissent par le poil.

On va avoir une belle journée, dit mon père en versant de la farine, des raisins secs, de la poudre d’œuf et de l’eau dans une grosse bassine en fer blanc.  Pendant qu’il en brasse énergiquement le contenu avec une grosse spatule en bois, ses chiens assis le panache de leurs queues chaudement enroulée sur leurs pattes de devant, l’observent avec une attention soutenue. Quand, le plus petit des deux, fait mine de  s’approcher de mon père, il provoque le dos rond de l’autre. Sensible à cette mise en garde feutrée, il se contente de transférer son poids d’une patte sur l’autre avec une impatience contenue mais désenchantée, promenant un regard apathique autour de lui. Plus le pain de mon père arrive à maturité plus les dandinements deviennent prononcés et plus mon père doit faire attention qu’une bagarre n’éclate pas. Un suspens rythmé par le chuintement des morceaux de glace qui glissent du toit de la tente le long du tuyau de poêle et viennent mourir sur le fourneau. Dehors le soleil, s’est enfin levé. 

Confinés : en Alaska avec Jamey Bradbury

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Sauvage, de Jamey Bradbury. Gallmeister. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Maihos. 314 p., 22,60 €

Depuis la mort de sa mère, Tracy Petrikoff, 17 ans, vit seule en Alaska,  à l’écart du monde avec son petit  frère et leur père. La seule chose qui intéresse cette jeune fille, c’est chasser, piéger et s’occuper de ses chiens de traîneau. Elle les entraîne quotidiennement avec l’objectif de participer à la Junior Iditarod, une course de chiens de traîneau pour les jeunes mushers qui s’inspire de la mythique course du même nom.

Trois grandes règles, régissent la vie de Tracy :  « Ne jamais perdre la maison de vue, ne jamais rentrer avec les mains sales et ne jamais faire saigner un humain » . Règles qu’elle met un point d’honneur à respecter scrupuleusement comme elle l’a promis a sa mère malade. Jusqu’au jour ou elle est attaquée en forêt par un mystérieux personnage. Elle e blesse avec son couteau avant de perdre connaissance. Lorsqu’elle se réveille  couverte de sang son assaillant a disparu et va se transformer en obsession permanente. Si elle est persuadée qu’il va revenir pour se venger, elle n’en parle personne… 

Ainsi démarre cette troublante histoire, qui  nous plonge dans l’intimité d’une jeune fille aussi fascinante et attachante que singulière. 

A propos de l’auteure

Jamey Bradbury est née en 1979 dans le Midwest et vit en Alaska depuis quinze ans. Elle a été réceptionniste, actrice, secouriste et bénévole à la Croix Rouge. Elle partage aujourd’hui son temps entre l’écriture et l’engagement auprès des services sociaux qui soutiennent les peuples natifs de l’Alaska. Sauvage est son premier roman. (Sources Gallmeister)

Confinés : Et si on en profitais pour régler notre dette de sommeil?

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Sauvé par la sieste. Petits sommes et grandes victoires sur la dette de sommeil, de Brice Faraut. Actes Sud. Question Santé. 248 p., 20 €

C’est un spécialiste ou un grand (futur?) malade qui témoigne. Je ne parles pas de l’auteur, Brice Faraut, mais de moi-même, mon sujet préféré. J’ai depuis des années du mal à dormir. Nous sommes nombreux dans ce cas. Alors lorsque je suis tombé sur ce petit livre sur le bureau d’un collègue chargé au journal de la rubrique santé, je me suis jeté dessus. Je l’ai lu et relu, annoté, surligné… Que d’infos et mises en garde.

La sieste serait à en croire l’auteur de ce rmarquable et passionnant livre, le remède le plus efficace à l’un des maux les plus pernicieux de notre époque : le manque chronique de sommeil qui, lentement mais sûrement, détruit notre santé.

A en croire l’auteur (docteur en neurosciences, Brice Faraut dirige des recherches sur les effets de la privation et de la récupération de sommeil chez l’homme), la sièeste serait la solution pour une vie plus active, plus saine, plus créative et plus sereine.

Les dernières études scientifiques ont révélé qu’elle nous permet de lutter contre la somnolence, la baisse de performances, la morosité, la douleur, la fragilité immunitaire, le stress, et de se protéger du surpoids et du risque cardio-vasculaire. Le sommeil assure la croissance, consolide la mémoire, régénère, nettoie, protège l’organisme. Quand la nuit il se fait rare, la sieste devient notre meilleure alliée.

Ce livre nous apprend à lui réserver les moments les plus favorables de la journée, à lui consacrer les bonnes durées, à contourner ses petits obstacles, à optimiser ses avantages, et à comprendre l’intérêt majeur qu’il y a à la pratiquer. La sieste ou l’art de retrouver et d’entretenir notre vitalité.

Aujourd’hui, plutôt que de redonner au sommeil sa place légitime, on le sacrifie sur l’autel du travail, ou on le dresse à coups de mélatonine et de somnifères. Des millions de personnes luttent chaque jour contre un manque de sommeil chronique qui les épuise, use leur organisme et menace leur santé : 20 % de la population française perd ainsi chaque nuit 90 minutes de sommeil. Pour y remédier, une seule solution : dormir.
Et dans nos sociétés suractives, un seul antidote, qui plus est naturel : la sieste

A propos de l’auteur

Docteur en neurosciences, Brice Faraut dirige des recherches sur les effets de la privation et de la récupération de sommeil chez l’homme. Il a été chercheur à l’Université libre de Bruxelles, au sein d’un large consortium de recherche européen sur les conséquences du manque de sommeil.

Depuis 2014, il travaille au Centre du sommeil et de la vigilance de l’Hôtel-Dieu à Paris (université Paris V-Descartes-AP-HP), dans l’équipe VIFASOM (Vigilance, fatigue, sommeil et santé publique). Il est l’auteur de découvertes importantes sur les bienfaits potentiels de la sieste sur la santé et de nombreuses publications scientifiques.

Confinés : quand la continuité pédagogique m’a tuer

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Le confinement prolongé peut avoir des conséquences psychiques comme des symptômes anxieux et dépressifs… Eh oui. Je sais. Il est mal venu de se plaindre lorsque des hommes et des femmes prennent des risques potentiellement mortels pour en sauver d’autres ou simplement assurer nos besoins quotidiens… 

C’est obscène de se plaindre par les temps qui courrent. Je suis entièrement d’accord… A une exception près, lorsque votre plus jeune enfant, en CM1, débarque à 8 heures avec le petit mot suivant : « Un maire veut installer un champ d ‘éoliennes : il commande 204 pales. Il faut trois pales pour construire une éolienne. Combien d’éoliennes seront installées ? » Ne peux-t-on pas faire une petite entorse à c e principe qu’il y a plus malheureux que nous… 

Dans un premier temps, j’ai envie de lui répondre va voir ta mère…. mais elle n’est pas là. Ou alors : les éoliennes c’est moche, ça fait du bruit… Mais je me ravise et je l’invite, un peu coupable, à se creuser les méninges pour trouver la solution lui-même… J’ai du boulot coco. 

C’est au nom de la foutue Continuité pédagogique que je retrouve dans cette situation comme des millions de parents confinés… Lorsque le confinement a été mis en place le 16 mars dernier, les enfants se sont retrouvés à la maison et nous nous sommes tous improvisés dès le 17 mars, instituteurs et professeurs auxiliaires.

Dans un premier temps, nous avons vu des enseignants, complètement pris au dépourvu nous envoyer des instructions dans tous les sens, avec des indications et des contre-indications, des documents impossibles à ouvrir dans des versions de logiciels souvent obsolètes… Puis les choses se sont organisées. Ils ont pris de l’assurance les bougres et ont commencé à nous bombarder de jour comme de nuit de mails avec à chaque fois un petit : vous faites comme vous pouvez, limite condescendant. 

Résultat, des tonnes de papiers à imprimer, de pages internet à ouvrir, des problèmes à régler, des consignes à déchiffrer, des additions, des soustractions à vérifier, de la grammaire, des dictées, de la géographie… Et même de l’Allemand avec le plus grand qui est en 6e… 

Quand on a aimé l’école comme je l’ai aimé, qu’on a été l’élève que j’ai été (il suffit de lire mes billets de blog pour le comprendre!), se retrouver dans cette situation a de quoi vous donner des boutons…

Confinés : Disparaître avec Mathieu Menegaux

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Disparaître, De Mathieu Menegaux. Grasset. 210 p., 18 €

A Paris, rue des Trois-frère, dans le quartier des Abesses, une toute jeune femme se défenestre. Pour la police, le suicide ne fait pas de doute, l’affaire est classée. A Nice, un homme noyé échoue sur une plage, son corps est impossible à identifier. L’extrémité de ses doigts a été brûlée, et le séjour prolongé dans l’eau ont déformé son visage.

Cette affaire qui de toute évidence « pue » et s’annonce compliquée est confiée au capitaine Grondin, un parisien nouvellement affecté sur la Côte d’Azur.

Si je dois avouer avoir déviné assez vite le dénouement de cette histoire, la lecture de ce roman n’en reste pas moins addictive comme annoncé dans la quatrième de couverture. L’auteur dont les trois derniers romans chez Grasset ont été primés – Je me suis tue, (2015), Un fils parfait (2017), Est-ce ainsi que les hommes jugent ? (2018)- maîtrise bien l’art de la narration. Le style est agréable. Une belle découverte.

Confinés : Et si nous descendions la rivière avec Edward Abbey

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En descendant la rivière, d’Edward Abbey. Gallmeister. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Mailhos. 238 p., 22 euros

Ce livre publié dans sa version originale en 1982 regroupe des essais autobiographiques, politiques et philosophiques écris entre 1978 et 1982. Des textes truffés de références culturelles, littéraires qui vous embarquent à la découverte des grands espaces sauvages américains, la grande cause de cet immense personnage.

Nous sommes des années après la publication de son mythique Désert solitaire (1968) et de ses romans comme : Le gang de la clé à molette (1975), Le feu sur la montagne (1962), Seuls sont les indomptés (1956)…

Edward Abbey (1927-1989) est l’un de mes auteurs américains favoris. Ces textes poétiques, provocateurs, drôles ont cette incroyable capacité à vous tirer de la mélancolie dans laquelle vous pouvez vous trouver en passant par des moments difficiles…

Confinés : Et si on se laissait tenter par l’Islande

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Petite sélection de romans et polars islandais.

Il n’en revint que trois, de Gudbergur Bergsson, Traduit de l’islandais par Éric Boury, Éd. Métailié, 208 p., 18 €

​​​​​Dans une ferme isolée entre l’océan, des montagnes et un mystérieux champ de laves, vivent le Vieux, incontinent, râleur et alité, la Vieille, pieuse et soucieuse de l’avenir de ses petites-filles, le Fils, chasseur et observateur cynique, et le Gamin… La vie que mènent ces personnages pittoresques est rude, dénuée de sentiments, monotone, rythmée par les saisons, les corvées, les prières quotidiennes.

Quelques nouvelles du reste du monde, pas très rassurantes, leur parviennent, colportées par de très rares visiteurs. Lorsque les échos de la Seconde Guerre mondiale atteignent la ferme, que les troupes britanniques puis américaines commencent à débarquer avec leur musique, leur argent, leur technologie…, cet univers rassurant pour les plus anciens vacille et puis chavire… Les filles partent, leur désir d’ailleurs prenant le dessus.

Avec cette savoureuse métaphore, l’auteur raconte comment son île (dont il décrit remarquablement bien les somptueux paysages !), est passée d’une vie inchangée depuis des siècles à la modernité et les conséquences que ces bouleversements ont eues sur les mentalités et les mœurs des Islandais. Avec un ton souvent tranquille, une plume fine et sans concession, il dresse ici un portrait fascinant mais pas très flatteur de cette société.

Les Rois d’Islande, d’Einar Mar Gudmundsson, Traduit de l’islandais par Eric Boury. Zulma, 336 p., 21 €

Tangavik, un modeste village de pêcheurs devenu une florissante cité maritime, est le berceau des Knudsen, une famille hors norme. Prenons Ast­val­dur. Tout jeune dans une tempête, près d’un récif de basalte, il crie à l’équipage : « On saute ! » Mais lui seul s’élance. Quand l’embarcation revient au même point, ses compagnons bondissent juste avant qu’elle ne se fracasse sur un rocher.

Ce n’est là qu’un des exploits d’Astvaldur, doté d’une capacité inouïe à s’orienter dans la brume et à reconnaître à mille lieues un imbécile. Tous les Islandais s’estiment apparentés à de nobles lignées. Chez les Knudsen règne l’assurance tranquille d’être les rois d’Islande, malgré pléthore d’ivrognes, de bandits et d’idiots notoires.

Dans cette anti-saga, Gudmundsson passe joyeusement de l’un à l’autre sans souci de chronologie dans un vivifiant maelström. Au passage, il pose un regard sagace sur l’histoire islandaise, décrypte avec humour les mœurs de ses concitoyens et égratigne avec allégresse leurs dirigeants.

L’homme qui vola sa liberté, de Gisli Palsson Traduit de l’anglais (Islande) par Carine Chichereau, Gaïa, 322 p,, 22 €

Naître esclave sur une plantation des Antilles et arracher son émancipation dix-huit ans plus tard en Islande, telle est la fascinante trajectoire de Hans Jonathan. Il naît en 1784 à Sainte-Croix, une colonie danoise, d’un père blanc et d’une mère noire esclave. Lorsque leur « propriétaire » rentre à Copenhague, elle ramène avec elle la mère et l’enfant.

Esclave éduqué, Hans Jonathan s’enfuit à 17 ans pour s’enrôler dans l’armée danoise où ses supérieurs l’apprécient. À son retour, il veut être affranchi. Sa propriétaire refuse, et s’ouvre un procès retentissant que Hans Jonathan perd. À nouveau il s’enfuit et c’est en Islande qu’il trouve enfin la liberté et l’égalité avec les autres hommes.

L’anthropologue Gisli Palsson retrace avec précision ce parcours hors norme tout en brossant le tableau d’une société en transition. Son livre est particulièrement éclairant sur les ambiguïtés d’une période où l’on commence à remettre en cause la traite, mais sans renoncer à la possession des esclaves.

Le Filet (Reykjavik noir, tome 2), de Lilja Sigurdardottir, Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün, Éd. Métailié, 314 p., 21 €

L’histoire débute aux États-Unis. L’élégante et sophistiquée Sonja, rencontrée pour les plus chanceux dans Piégée, le tome 1 de cette trilogie (chez le même éditeur), vit désormais dans un camping californien avec son petit garçon pour échapper à son ex-mari, un avocat véreux et violent dont elle s’est séparée.

Ce dernier la retrouve et la rapatrie de force en Islande où il passe un marché avec elle. Si elle veut continuer à voir leur fils, elle doit continuer à transporter des valises de drogue d’un aéroport à l’autre comme elle le faisait jusque-là avec une efficacité légendaire. Elle accepte, bien décidée toutefois à retourner la situation à son avantage. Confiante, elle échafaude un plan.

Le temps de s’organiser elle renoue à contrecœur avec l’encombrante Agla. Cette ex-banquière spécialiste de l’évasion fiscale et des détournements de fonds en pince pour Sonja depuis leur aventure dans le premier tome. L’intrigue de ce thriller urbain noir, rock et décoiffant est remarquablement menée, avec du suspense et des rebondissements à revendre et deux héroïnes atypiques à défaut d’être vraiment sympathiques.

Passage des ombres (Trilogie des ombres, tome 3), d’Arnaldur Indridason. Traduit de l’islandais par Éric Boury, Éd. Métailié, 302 p., 21 €

Dans un quartier de Reykjavík, un vieil homme est retrouvé étouffé. Pour l’ex-inspecteur de la police islandaise Konrad qui supporte difficilement la retraite, cette histoire sera l’occasion de reprendre du service. Chez la victime, il découvre des coupures de presse sur le meurtre d’une jeune couturière dans le passage des Ombres en 1944, pendant l’occupation américaine. C’est le point de départ d’une trépidante et passionnante enquête (la troisième dans ce quartier populaire des Ombres) avec des allers et retours dans le temps.