Pierre Pelot : grand voyageur immobile

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Après quelques années d’éloignement, consécutif à un drame et à des ennuis de santé, l’écrivain vosgien Pierre Pelot est de retour avec un nouveau roman, « Debout dans le tonnerre ».

Pour rencontrer Pierre Pelot, un déplacement à Saint-Maurice-sur-Moselle s’impose. C’est dans ce petit village vosgien au pied du ballon d’Alsace qu’il est né un 13 novembre 1945. Il y vit toujours et ne le quitte que le plus rarement possible.

Depuis quelques années, ce génial touche-à-tout auteur de plus de deux cents romans avait disparu des radars après la mort de son fils en 2013 et un infarctus… Il se disait qu’il n’écrirait plus, qu’il s’était coupé du monde, avant de revenir avec un nouveau roman.

Au bout d’un chemin forestier, une élégante maison est nichée au cœur d’une ancienne carrière au bord de la Moselle. Les rideaux s’écartent imperceptiblement. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvre et un Pierre Grosdemange, alias Pierre Pelot, apparaît, souriant, la barbe et les cheveux blancs. Ses poignets sont couverts de bracelets et ses doigts de grosses bagues. La poignée de main est chaleureuse, suivie d’une invitation à le suivre à l’intérieur de sa « tanière ».

Première étape, la cuisine, où il présente son épouse Irma, « comme l’ouragan », précise-t-il malicieusement. On ressent une grande complicité entre eux. Ils se connaissent depuis longtemps. Elle aussi est née ici, à quatre maisons de celle de ses parents. Ils ont été à l’école ensemble et au catéchisme.

De la cuisine on passe au salon, dont les murs sont tapissés d’étagères et de meubles conçus et fabriqués avec des matériaux de récupération « par le Pelot », précise fièrement Irma. On y trouve des livres par milliers, certaines de ses peintures, des dessins, des photos et une multitude d’objets hétéroclites dont chacun a une histoire… Irma sert le café, Pierre s’inquiète de savoir si vous avez fait bonne route… Lui, avoue-t-il, est angoissé par le moindre déplacement et avec l’âge, ça ne s’arrange pas : « J’ai passé trois jours au salon Le livre sur la place, à Nancy. Deux semaines avant, j’angoissais comme pas possible », sourit-il. Dans quelques semaines, il a rendez-vous à Saint-Dié-des-Vosges, il y pense déjà. Un état d’esprit paradoxal lorsque l’on connaît l’œuvre de cet homme amoureux des mots. Depuis son premier roman, La Piste du Dakota, publié alors qu’il n’avait que 21 ans, il n’a cessé de lancer ses personnages dans les aventures les plus folles à travers le temps, l’histoire, l’espace, leur faisant parcourir le monde. Dans tous les genres – western, science-fiction, roman noir, fantastique –, il se fixe une seule mission : raconter la meilleure histoire possible.

Derrière cette « immobilité » assumée, il y a un sentiment très fort d’appartenir à cette terre vosgienne à propos de laquelle il a beaucoup écrit, dans des romans comme Méchamment dimancheou le magistral C’est ainsi que les hommes vivent, de plus de 1 200 pages (1). « J’ai eu une enfance merveilleuse », raconte-t-il avec émotion. « Faite d’amitiés, d’aventures, de lectures, de films… Je n’avais pas envie de quitter cet univers et encore moins de suivre la voie trop étroite qui m’était destinée, à savoir devenir ouvrier ou artisan. Raconter des histoires m’est très tôt apparu comme le seul moyen d’y arriver. »

Après des cours par correspondance, il réalise une BD qu’il envoie au créateur de Tintin. Hergé, devenu son ami, juge ses dessins assez sévèrement mais se dit séduit par le scénario et lui conseille de poursuivre dans cette voie. Il transformera cette BD en roman, un western qu’il voit publié en 1966. Il a 21 ans… et n’arrêtera plus.

Un livre refusé pour : trop grande  ambition littéraire

« J’ai eu la chance d’avoir des gens qui m’ont accompagné et soutenu. » Pierre Pelot parle avec émotion de ses parents, modestes employés de la filature locale ; d’Irma, qui a tout traversé à ses côtés, les bons comme les mauvais moments ; de certains éditeurs authentiques – pas « des vendeurs de livres », comme celui qui lui refusa son dernier roman en lui reprochant une « trop grande ambition littéraire »…

Le seul voyage qu’il avait prévu de faire était celui avec son fils, qui sera terrassé à 43 ans par une rupture d’anévrisme. « Nous devions nous rendre en Louisiane… » Pierre Pelot évoque avec une grande émotion le difficile retour à la vie et à l’écriture après ce drame. Un roman magnifique, au titre évocateur : Debout dans le tonnerre (2), dont l’action se situe en Louisiane.

(1) Préfacé par Jean-Christophe Rufin, le livre vient d’être réédité aux Presses de la cité, 1 236 p., 21 €. (2) Éd. Héloïse d’Ormesson, 556 p., 24 €. Retrouvez Pierre Pelot parler de son roman C’est ainsi que les hommes vivent sur polar.blogs.la-croix.com

 

Ce qui l’inspire : « Mes personnages, les sacrés humains  »

« Les histoires ce sont les gens, les hommes et les femmes qui les composent, qui les tissent et les tricotent, les maçonnent. Les personnages. Il n’y a pas mieux que les personnages, aussi divers et multiples soient-ils. Les sacrés humains. C’est le ciment de tout ce qui tient debout. Et j’en suis environné, submergé. Ils m’ont donné l’hospitalité. Je la leur rends. Je les regarde, je les entends, je les vois se dépêtrer de toutes sortes de ripailles en essayant de rester dans leurs rails, pas forcément ceux qu’on leur a assignés, des rails à suivre pour ne pas chuter trop vite. Ces personnages, ces gens, femmes et hommes, forcés de vivre trop vite avant de mourir trop vite. Les gens, le cœur des gens, à découvert et bien caché. Les gens qui hurlent et ceux qui se taisent. Sans grande différence, au fond. Je crois. »

Callan Wink : le pêcheur et les mots

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Auteur d’un premier recueil de nouvelles unanimement salué par la critique, l’écrivain et guide de pêche à la mouche Callan Wink est en résidence en France pour travailler sur son premier roman.

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Callan Wink (Photo : Emmanuel Romer)

Mi-novembre. L’hiver vient de lancer sa première grande offensive sur la capitale. Dans les rues de Paris, les bonnets, les gants et les doudounes sont de rigueur. Pas de quoi impressionner Callan Wink, un solide gaillard athlétique à la mâchoire carrée, flirtant avec les deux mètres. D’ordinaire, c’est aux rigueurs du Montana ou du Wyoming qu’il se frotte après avoir enduré ceux du Michigan, où il est né il y a trente-trois ans… Des univers rudes et sauvages, battus par les vents, bien différents de celui confortable et douillet où il a posé ses valises en septembre pour trois mois dans le cadre d’une résidence d’écrivain. Une invitation de la ville de Vincennes où, tous les deux ans, la littérature nord-américaine est mise à l’honneur lors du Festival America.

 

« C’est rare de bénéficier d’un tel programme », reconnaît d’une voix profonde et assurée le romancier, qui n’a jamais passé autant de temps à l’étranger, et dans une grande ville de surcroît. En contrepartie, il anime une fois par semaine un atelier d’écriture avec une dizaine d’étudiants d’âges et d’horizons différents… « C’est plutôt sympa comme boulot, non ? », sourit-il.

C’est aussi la première fois qu’il enseigne, même s’il a donné quelques cours lorsqu’il était étudiant. « Je n’ai jamais animé d’ateliers d’écriture créative, poursuit-il. À la différence de beaucoup de mes collègues écrivains, qui sont nombreux à gagner leur vie ainsi, en particulier dans le Montana où se trouvent des programmes mythiques comme celui de Missoula. »

Pour écrire, j’ai besoin de me dépenser

Lui préfère emmener des clients à la pêche à la mouche sur la rivière Yellowstone. « Ce que j’apprécie,c’est que cette activité que je pratique depuis l’enfance n’a absolument rien à voir avec l’écriture. C’est physique. Pour écrire librement j’ai besoin de me dépenser à l’extérieur. Quand j’ai passé une journée à pagayer sur la Yellowstone avec des clients, je suis content de m’isoler pour écrire. Je ne suis pas sûr que cela serait le cas si je relisais des papiers toute la journée derrière un bureau… »

Inversement, à la fin de l’hiver, qu’il consacre exclusivement à l’écriture, l’appel de la rivière se fait de plus en plus fort. « Voilà des années que je mène cette double vie et je m’y suis attaché. »

Callan Wink est arrivé dans le Montana à 19 ans après s’être construit un bateau dans la grange de ses parents. Ayant rapidement déniché un poste de guide de pêche à la mouche, il s’est installé à Livingstone, à deux pas de la Paradise Valley, où il s’est lié d’amitié avec Jim Harrison, Thomas McGuane et bien d’autres écrivains. S’il connaissait l’histoire littéraire de cette région, il n’avait pas d’autre ambition que d’aller pêcher et faire du ski.

Les livres étaient notre fenêtre sur le monde

« Avec mes deux sœurs, nous avons grandi au fond des bois, dans une maison sans télévision. J’avais 15 ans lorsque nous avons eu accès à Internet et c’était du très bas débit, se souvient Callan Wink. Ma mère était institutrice, mon père entrepreneur dans le bâtiment. Les livres, la littérature étaient omniprésents. Ils étaient notre fenêtre sur le monde. C’est tout naturellement que je me suis mis à écrire de la poésie dans un premier temps. Mais je n’étais pas très doué. »

Tout change lors d’un troisième cycle d’écriture créative à l’Université du Wyoming. « J’avais 25 ans. Ce programme me donnait la possibilité pendant deux ans de vivre la vie d’un écrivain à plein-temps. Et surtout de confronter ce que j’écrivais à des regards critiques mais toujours constructifs. Cela m’a été bénéfique. J’y ai appris à construire une histoire et à tenir le cap. » Plus de la moitié des neuf nouvelles qui forment son recueil publié en France en septembre (1) ont été écrites à cette époque. Et le roman dont il vient d’envoyer une première version à son agent a pour base l’une d’elles.

La date de son départ de France approche. De longs mois de solitude et d’écriture l’attendent. « Dans le Wyoming, comme dans le Montana, les hivers sont interminables. Les distractions rares. Une aubaine pour un écrivain. Vous n’avez rien d’autre à faire que de vous concentrer sur vos objectifs. À Paris, c’est beaucoup plus compliqué, souligne-t-il. Les sollicitations sont nombreuses, les choses à voir également. »


(1) Courir au clair de lune avec un chien volé, de Callan Wink, éd. Albin Michel, Coll. « Terres d’Amérique ». Nouvelles traduites de l’anglais (États-Unis) par Michel Lederer, 300 p., 22 €.

Ce qui l’inspire : courir à l’aube dans les montagnes

Callan Wink est un grand sportif. Il a pratiqué de nombreuses disciplines, du football américain au baseball en passant par le ski. Pourtant ce qu’il apprécie par-dessus tout, c’est courir : « J’aime arpenter en courant les sentiers sauvages autour de chez moi dans le Montana, sourit-il. Avec une bombe lacrymogène en cas de rencontre avec un grizzli, qui sont très nombreux. Courir pendant une bonne heure avant de me mettre à écrire me permet de faire le vide et de me recentrer sur mes priorités. »

Quand Harry raconte Nesbo

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contributor_67001_195x320Rencontre avec la star du thriller scandinave, le Norvégien Jo Nesbo, qui publie un nouveau volet des aventures de son inspecteur Harry Hole, alors que sort le film adapté de son roman « Le Bonhomme de neige ».

Du Norvégien Jo Nesbo, 57 ans, grand, sec, blond, élégant, félin, barbe de trois jours, jeans délavés, baskets, frappe d’emblée l’allure de star du rock ou du foot. On pense à Bono, le chanteur du groupe U2, à Sting ou au footballeur David Beckham… Jo Nesbo est bien une star, mais du polar, avec plus de 30 millions de romans vendus pour la seule série mettant en scène son inspecteur Harry Hole, des traductions dans plus de cinquante langues… Mais il est également guitariste, compositeur et chanteur, membre avec son frère d’un groupe qui enchaîne les tournées en Norvège. Pour ce qui est du football, il fut sacré en 1978 meilleur joueur norvégien, avant qu’une rupture des ligaments du genou ne mette un terme définitif à ses rêves de carrière professionnelle.

Pour quelques jours, la star est à Paris, à l’occasion de la sortie très attendue de son dernier roman, La Soif, où on retrouve pour la onzième fois le célèbre inspecteur Harry Hole (lire ci-dessous). Jo Nesbo, généreux et inspiré, raconte une enfance dans une famille où l’on adorait raconter des histoires, où l’on aimait les livres (sa mère était bibliothécaire, son père en faisait la collection), et ses premiers pas tardifs dans la littérature policière à 37 ans. Il a multiplié les expériences dans des domaines variés : analyste financier, courtier, journaliste économique… Passionné par la Thaïlande, il y passe une partie de l’année et pratique, entre autres sports, assidûment l’escalade, son remède ultime pour déconnecter. « Lorsqu’on grimpe, on ne peut penser qu’à ce que l’on fait. La concentration doit être au maximum, en particulier lorsque l’on est comme moi sujet au vertige. »62888

Une contradiction qu’il partage avec Harry Hole (prononcez « Houlé ! »), né en 1997 avec L’Homme chauve-souris (Folio). À son sujet, il est intarissable. Il lui doit énormément. Dès leur première aventure, le succès a été au rendez-vous. Ce premier épisode a obtenu le Glass Key Award, attribué au meilleur roman policier de l’année. Depuis vingt ans, les états d’âme de cet inspecteur bourru, aux méthodes peu orthodoxes, fascinent autant les lecteurs que son créateur, qui adore pourtant le mener au bout de lui-même.

Selon Jo Nesbo, ce qui le rend passionnant, ce sont ses contradictions. La plus étonnante étant son rapport avec la société et le modèle social scandinaves. « Harry se définit comme un officier de police, défenseur de la démocratie sociale scandinave, mais on le sent souvent très proche des criminels qu’il poursuit. Il totalise certainement plus de victimes que la plupart des tueurs qu’il poursuit. »

Et pour ce qui est des contradictions, la vie personnelle de l’enquêteur n’est pas en reste. En apparence assagi et en paix avec ses démons dans le début de La Soif, il mène avec la personne qu’il aime une vie douillette qui ne lui convient pas. « Harry Hole est-il vraiment équipé pour le bonheur et l’harmonie ? demande Jo Nesbo. Je ne le crois pas. L’alcool reste un problème difficile à gérer. Le titre La Soif fait bien évidemment référence au vampirisme, autrement appelé syndrome de Renfield, dont est atteint le tueur, mais il évoque également les problèmes d’alcoolisme de Harry Hole, sa soif d’amour, de reconnaissance de la part de ses collègues et de ses proches. »

À la question fatidique sur la part de vécu présente dans son personnage, Jo Nesbo répond : « Il y a beaucoup de moi dans Harry Hole. Même si ce n’est pas ce que je voulais au départ. Nous passons tellement de temps ensemble qu’on finit par se ressembler. Lorsqu’on est en tournée à l’étranger et qu’on se retrouve à parler d’un livre que l’on a écrit cinq ans plus tôt, c’est là qu’on se rend compte que ce que Harry endure ou vit est souvent en lien avec ce qu’on vivait au même moment. »

 

Harry Hole saison onze

La Soif
de Jo Nesbo
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier
Série Noire, 606 p., 21 €

Une jeune femme est assassinée dans son appartement d’Oslo en Norvège. Un meurtre peu ordinaire. La victime présente d’étranges marques de morsures à la gorge causées par des dents métalliques. Elle a perdu beaucoup de sang. Quelques jours plus tard, une seconde victime est découverte avec la même mise en scène macabre. Un prédateur assoiffé de sang humain rode en ville. Pour la hiérarchie de la police d’Oslo, seul l’ex-inspecteur Harry Hole sera capable d’élucider cette étrange affaire de « vampirisme » avant que les victimes ne se multiplient et que la panique ne gagne la population.
Mais ce dernier, aujourd’hui enseignant à l’École supérieure de police, coule des jours paisibles avec son épouse. Le vieux flic bourru, intuitif, désabusé, alcoolique et accro à la nicotine que l’on connaît lit désormais les pages culture dans la presse et semble avoir fait la paix avec ses vieux démons. C’est dire s’il hésite à s’occuper de cette affaire qui risque de le faire basculer dans un monde qu’il ne connaît que trop bien. Toutefois, lorsqu’il se rend compte que ces meurtres sont liés à la seule enquête de sa carrière non résolue, son choix est vite fait.

Après quelques piétinements liés à la mise en place de l’intrigue, le rythme s’accélère furieusement, avec des rebondissements à la pelle. On retrouve, ou découvre, l’univers brutal de l’auteur, les bas-fonds d’Oslo, la ville où Jo Nesbo et né et qu’il connaît intimement, ces personnages d’une complexité réjouissante et un Harry Hole plus que jamais au bord du gouffre.