Vieux frères

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Lundi 18 août. 21 h 30. Gare de Besançon TGV.

Bonjour, Je suis bien dans la voiture 7?

Un vieux monsieur tout sec, sans bagage, coiffé d’un béret, sentant l’eau de Cologne et le tabac froid, se penche au dessus de moi avec des yeux bleus qui crient à l’aide.

Oui, c’est bien la voiture 7.

Je cherche la place 44, je ne trouve pas de place 44…. Ses mains tremblent lorsqu’il me tend son billet. J’espère que je ne me suis pas trompé.

Sans mes lunettes, je suis incapable de lire ce qui est écrit sur son billet :

Installez-vous où vous voulez, le train est vide.

Vous croyez? Je ne voudrais pas avoir des ennuis en prenant la place de quelqu’un…

Croyez-moi,  à cette-heure là, il n’y a plus personne… Le contrôleur passe rarement. Vous pouvez  vous installer ou vous voulez, le train est à nous deux…

Il se glisse péniblement en face de moi. Je me redresse pour le laisser passer. Le train démarre, il se retrouve assis à cheval sur l’accoudoir séparant les deux sièges.

Son complet, trop juste au niveaux des bras et des jambes amplifie le grotesque de la scène.  Il s’éponge le front avec un mouchoir en tissus soigneusement plié dans sa poche.

Il me  demande si le train va bien à Mulhouse, les mains sagement posées sur les cuisses, le regard noyé dans la nuit qui défile. Son visage anguleux se reflète dans la vitre avec les néons et les dossiers des sièges. Des larmes argentées perlent sur ses joues.

Tout va bien ?

Oui… Je suis juste un peu ému, me dit-il en essuyant son visage d’un revers de manche en reniflant bruyamment. C’est que voilà longtemps que j’avais pas voyagé en train. Je vais voir mon jumeau. La dernière fois qu’on s’est vu, c’est à l’enterrement de papa et maman en septembre 72, après l’incendie. Depuis nous ne nous parlons plus.

J’ai perdu ma femme l’année passée. J’ai 88 ans, comme lui, je suis seul, comme lui. Il est malade comme moi. Faut qu’on s’explique. Ce n’est pas possible de continuer comme cela. Tout ça pour une histoire de terrain. C’est trop bête…

Je l’écoute, pas vraiment certain qu’il s’adresse à moi. Il chuchote plus qu’il ne parle et ne quitte pas son reflet du regard.

L’arrivée en gare de Belfort étant imminente, je me lève. Il me regarde. Me demande si nous arrivons à Mulhouse.

Mulhouse c’est l’arrêt suivant. Le terminus. Je lui serre la main en lui souhaitant bonne chance. Il me remercie et me souhaite une bonne soirée.

 

2 réflexions sur “Vieux frères

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